On passe aux choses sérieuses

Finis les « ajustements mineurs », propos perçus comme rassurants dans la bouche de Donald Trump lors de la visite de Justin Trudeau à Washington en février. Finie aussi la « relation commerciale modèle » vantée par son émissaire à la retraite du cabinet Trudeau à Calgary quelques semaines plus tôt.

Après une semaine de déclarations retentissantes et plutôt réductrices de la part de Donald Trump sur le secteur laitier canadien tout d’abord et — au point où on en est, semble s’être dit le président — sur le bois d’oeuvre et même l’énergie, une première mesure vise directement le Canada.

Sur tous ces fronts, le gouvernement Trudeau avait préparé le terrain depuis des semaines avec des missions, rencontres et campagnes diverses tant à Washington que dans des États vus comme des alliés potentiels. En vain, semble-t-il, mais il n’est pas évident que le prix à payer sera si lourd.

Plusieurs intervenants canadiens aux États-Unis et autres experts dédramatisaient les sorties plus virulentes de la semaine dernière alors que le président accusait le Canada d’avoir traité de manière « disgracieuse » les fermiers américains.

Simple « tirade » typique du négociateur Trump en ouverture de pourparlers. Les membres de l’équipe Trudeau s’en sont tenus à des propos mesurés, évitant même de sabrer directement l’argumentaire — ou sa quasi-absence — du président américain.

Tactique de négociation de Trump ? Ou de diversion au moment où son gouvernement arrive à l’échéance des 100 premiers jours avec un bilan plus que mitigé ? Probablement les deux, quand on tient compte du personnage auquel on a affaire.

Une diversion orchestrée par le président américain dont le gouvernement Trudeau pourrait bien tirer profit lui aussi dans le contexte politique actuel au Canada.

M. Trudeau et ses troupes ont en effet perdu de leur élan depuis le début de l’année. Des promesses de campagne abandonnées ou dénaturées, un budget sans impact immédiat et des controverses embarrassantes ont ennuagé le ciel ensoleillé du gouvernement libéral.

La réforme électorale arrive en tête de liste des engagements non respectés, mais le projet omnibus sur le budget, la tentative de musellement des députés, la réforme hésitante de l’accès à l’information ou la drôle d’indépendance accordée au Directeur parlementaire du budget ne sont pas à négliger. Les ratés — et le mot est faible — du système de paie Phoenix ou encore les vacances du premier ministre chez l’Aga Khan alimentent à la fois les attaques de l’opposition et un certain cynisme de l’électorat.

Dans un tel contexte, quoi de mieux, pour sonner le rassemblement des troupes derrière le gouvernement, qu’une « agression » commerciale menée de surcroît par un dirigeant qui est loin d’avoir la sympathie des Canadiens ? M. Trudeau parle d’une défense ferme des intérêts canadiens, mais insiste toujours sur des discussions respectueuses, laissant les qualificatifs et superlatifs à son vis-à-vis américain.

Ses adversaires politiques se retrouvent dans une position délicate. Maxime Bernier a donné raison à M. Trump sur la gestion de l’offre au Canada, mais les Canadiens, peu importe leur allégeance, sont largement majoritaires à trouver que le secteur laitier canadien les sert bien.

Sa patronne intérimaire, Rona Ambrose, plaidait dans une lettre à Justin Trudeau en faveur d’un travail non partisan face à Donald Trump. Elle est récemment revenue de Washington en se disant en mesure de rassurer les milieux d’affaires sur l’importance de la relation économique canado-américaine aux yeux du gouvernement Trump. Et ce, après discussion avec Wilbur Ross, celui qui met en place les droits compensateurs sur le bois !

Thomas Mulcair a réclamé qu’on cesse de « reculer devant l’intimidateur et qu’on réplique ». En faisant quoi ? Une campagne d’information aux États-Unis sur les intérêts réels des Américains ! Tout le monde convient qu’il est difficile d’en faire davantage que le gouvernement Trudeau à ce chapitre.

Pierre Elliott Trudeau avait dit aux Américains qu’être leur voisin « donnait l’impression de la souris qui dort aux côtés d’un éléphant qui, bien qu’amical et paisible, dérange à chaque sursaut ou grognement ».

Son fils est en train de le réaliser concrètement, mais le fait que l’éléphant ait la tête de Donald Trump pourrait lui valoir un certain répit. Un exemple justement lié au commerce des produits laitiers, les répondants à un sondage Abacus sont beaucoup plus enclins à résister aux demandes américaines lorsqu’informés du fait que c’est M. Trump qui en est l’auteur. Ajoutez à cette perception négative les nombreux soubresauts et volte-face du gouvernement Trump et le gouvernement Trudeau dégage une relative impression de cohérence en comparaison. De quoi détourner l’attention des dossiers chauds déjà sur le feu ainsi que d’importantes réformes imminentes mais oubliées : celles de la politique de défense et de la sécurité nationale.

3 commentaires
  • Pierre Robineault - Abonné 26 avril 2017 13 h 06

    Mais tout de même!

    Et si on nous préparait un dossier complet sur l'apport économique de leurs voisins américains du nord que nous sommes à ceux d'en bas? Il faut lire le commentaire de monsieur Terreault à la suite de l'édito de monsieur Sansfaçon précédemment. Il a raison. Les arguments qu'il nous présente sont probants. Et c'est sans parler de tous ces appareils électroménagers, médiatiques et autres voitures de fabrication américaine présentement achetés par leurs voisins d'en haut.
    Nous ne pouvons pas nous fier au ton doux ce selfide Trudeau, il n'osera pas mettre son poing sur la table et surtout pas menacer les USA de ne pas leur livrer notre prétrole sale!
    Un bilan complet de cette nature nous rassurerait davantage en tant que citoyens peut-être inquiets.

  • Pierre Raymond - Abonné 26 avril 2017 13 h 55

    Quel sorte de respect ?

    « Pierre Elliott Trudeau avait dit aux Américains qu’être leur voisin « donnait l’impression de la souris qui dort aux côtés d’un éléphant qui, bien qu’amical et paisible, dérange à chaque sursaut ou grognement ».» Quel homme !!!

    Tout ça c'est bien beau mais tout le monde sait que le RESPECT vient rarement de paire avec une AMITIÉ FORÇÉE et le fils de l'autre devrait s'en souvenir et cesser de pratiquer la convenance à outrance. On ne lui en demande pas tant.

  • Michèle Cossette - Abonnée 26 avril 2017 18 h 18

    Si Ottawa n'apporte pas d'aide financière aux entreprises touchées, "le fait que l'éléphant ait la tête de Trump" n'apportera aucun répit à Trudeau. Au contraire. Son indifférence au sort de nos PME s'ajoutera aux promesses non tenues.