Une guerre de la honte pour les États-Unis

En campagne électorale, le candidat Trump a dénoncé sans relâche les aventures militaires coûteuses dans lesquelles ses prédécesseurs, Obama comme W. Bush, avaient engagé les États-Unis. Depuis qu’il est à la Maison-Blanche, il s’inscrit pourtant dans leur lignée en menant une lutte contre le terrorisme reposant uniquement sur le recours à la force.

Depuis le 20 janvier 2017, les opérations menées par les forces américaines se sont intensifiées en Syrie, en Irak, au Yémen, et probablement bientôt en Afghanistan. Le président Trump a par ailleurs assoupli les règles d’engagement pour les bombardements aériens, et il semble bien parti pour augmenter le rythme des raids de forces spéciales et des frappes de drones.

D’après un calcul effectué par Micah Zenko du Council on Foreign Relations, Obama avait autorisé 542 opérations de ce type au cours des huit années de sa présidence, soit une tous les 5,4 jours. En un peu plus de deux mois à la Maison-Blanche, Trump en a déjà autorisé 37, soit une tous les 1,8 jour.

Le sombre héritage d’Obama

Le Yémen, où est mort le premier soldat de la présidence Trump le 29 janvier dernier, apparaît comme le théâtre privilégié de l’activisme accru des militaires américains. Il n’est aucunement nouveau. Le président Obama y avait autorisé environ 160 frappes de drones entre 2009 et 2016. Il avait surtout signifié le 25 mars 2015 l’appui des États-Unis à une campagne militaire menée dans le pays par l’Arabie saoudite.

Riyad avait avancé deux objectifs pour justifier l’intervention chez son voisin : remettre au pouvoir le président Hadi et lutter contre l’insurrection Houthi qui, appuyée par le rival iranien, prenait le contrôle d’une partie grandissante du sud du Yémen. Pour le gouvernement Obama alors en pleine négociation de l’accord sur le nucléaire iranien, l’appui à cette intervention devait signifier aux pays sunnites de la région la pérennité de leurs alliances avec Washington. Cette intervention devait également être une bonne occasion de frapper un des groupes terroristes qui inquiète le plus les autorités américaines : al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA).

Deux ans plus tard, l’intervention saoudienne au Yémen est un échec patent. Le président Hadi est toujours en exil. Les Houthi contrôlent toujours des zones urbaines dans le sud. Selon les données du département d’État, les rangs d’AQPA se sont garnis, passant de 1000 combattants en 2014 à 4000 en 2016. Les États-Unis se retrouvent ainsi impliqués dans un conflit sans issue apparente. Pire, ils apparaissent comme complices de violations du droit international humanitaire et de crimes de guerre. Un rapport publié par l’ONU en janvier documente dix épisodes de ce type. Le plus tragique est survenu le 8 octobre 2016, jour où l’aviation saoudienne a bombardé une cérémonie funéraire. Le bilan fut de 827 civils tués ou blessés.

La guerre perpétuelle

Les militaires américains ne sont certes pas directement engagés sur le terrain. Washington fournit cependant du renseignement, des armes (dont des bombes à sous-munitions), et ravitaille en vol les avions de la coalition menée par les Saoudiens. Après l’épisode du 8 octobre, le gouvernement Obama avait imposé de nouvelles contraintes et retardé la livraison d’armements à l’allié saoudien. Décriées par l’ancien secrétaire d’État John Kerry en décembre dernier, ces contraintes devraient être levées par le gouvernement Trump, et les livraisons d’armes américaines pourraient prochainement reprendre.

La motivation de Trump à poursuivre la coopération avec l’Arabie saoudite dans le conflit au Yémen est quelque peu différente de celle d’Obama. Il a en effet abondamment critiqué l’accord sur le nucléaire iranien, et promis de se montrer plus ferme que son prédécesseur envers Téhéran. Trump perçoit essentiellement le conflit yéménite à travers le prisme de la lutte contre le terrorisme, lutte qu’il s’était engagé à mener avec une plus grande agressivité.

Ce faisant, il ne rompt pas avec l’approche privilégiée depuis le 11 septembre 2001 à Washington. Tant pour les républicains que pour les démocrates, la lutte contre le terrorisme doit être une entreprise militaire impitoyable. Malgré la puissance de feu américaine et la multiplication des opérations dans des pays où les États-Unis ne sont pas officiellement en guerre (Pakistan, Yémen, Somalie), cette approche n’a pas éradiqué le terrorisme islamiste.

Sans vision des enjeux de gouvernance au Moyen-Orient, sans réflexion ni implication pour résoudre le conflit entre sunnite et chiites, les problèmes structurels qui permettent aux groupes terroristes se revendiquant de l’islam de prospérer ne seront pas réglés. La stabilité et la prospérité resteront hors de portée. Nécessaire, la dimension militaire ne saurait se substituer à une stratégie globale. Se disant moins « stupide » que ses prédécesseurs, Trump ne semble cependant pas l’avoir compris.

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