Fin de l’empire bienveillant

Le discours d’intronisation de Donald Trump ne passera pas à l’histoire par l’optimisme, l’espoir, l’unité qu’il aurait pu — dû, même — insuffler à un pays encore marqué par une campagne présidentielle acrimonieuse. Ouvertement populiste, le 45e président des États-Unis a essentiellement promis de redonner le pouvoir au peuple et de réaffirmer la primauté des intérêts américains sur la scène internationale.

Défendre et promouvoir l’intérêt national sont les principes cardinaux de toute politique étrangère. Après un siècle et demi d’hésitations sur leur place et leur rôle dans les affaires du monde, les États-Unis acceptèrent, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, que leur sécurité autant que leur prospérité reposaient sur un engagement soutenu au-delà de leurs frontières.

Rompant avec leur tentation isolationniste, ils élaborèrent donc, à partir de 1945, une architecture internationale devant remplir trois objectifs : servir ces intérêts nationaux, faire accepter l’extraordinaire puissance américaine par les autres États (et donc limiter les risques de conflits) et favoriser la paix par la croissance économique et la promotion des droits de la personne.

Malgré des imperfections incontestables, cet ordre international libéral a été le cadre d’un remarquable développement économique, social et politique qui a bénéficié autant aux États-Unis qu’à la communauté internationale. Depuis plus de 70 ans, les locataires qui se sont succédé à la Maison-Blanche n’ont ainsi eu de cesse de le consolider, de le protéger et de l’étendre.

Le crépuscule de l’ordre international libéral
Limité territorialement au bloc occidental mené par les États-Unis pendant la guerre froide, l’ordre libéral s’est propagé à l’ensemble de la scène internationale à la suite de l’implosion de l’URSS au début des années 1990. Les présidences de Bush père et de Bill Clinton l’ont habilement fait prospérer, que ce soit en jouant le jeu des institutions multilatérales, telle l’ONU, ou en accompagnant et en façonnant la mondialisation de l’économie.

Obnubilé par la lutte contre le terrorisme après les attentats du 11 septembre 2001, le président Bush fils avait quelque peu mis à mal cet ordre international libéral par son aventurisme militariste et son unilatéralisme arrogant et borné. Pour autant, lors de son second discours d’investiture en janvier 2005, il tâcha de renouer avec la promotion des droits de la personne, thème cher à ses prédécesseurs et élément clé de la rhétorique de politique étrangère des États-Unis.

En dépit d’erreurs et d’occasions manquées, Barack Obama aura réussi à renouveler le leadership américain. Il a extirpé les États-Unis de la crise économique la plus sévère qu’ils aient connue depuis les années 1930. Il a renoué avec le multilatéralisme et fait preuve de prudence en n’engageant pas les forces armées américaines dans des aventures à l’issue incertaine.

Le clivage partisan en politique étrangère
Trump est arrivé sur la scène politique tel un éléphant renversant les certitudes d’un Parti républicain semblant condamné à perdre la Maison-Blanche. Son discours d’intronisation, virulent à l’encontre de la classe politique et affirmant la primauté des intérêts nationaux, laisse craindre une déstabilisation du système politique américain et une remise en question de l’action bienveillante des États-Unis dans le monde.

Comme l’ont démontré les aventures en Afghanistan et en Irak, le 45e président n’a certainement pas tort en soutenant que les États-Unis ne doivent pas imposer leurs valeurs à l’étranger. Pour autant, il a été incapable dans son discours du 20 janvier d’énoncer des principes directeurs prometteurs pour sa politique étrangère. Vouloir éradiquer le terrorisme islamiste de la surface de la Terre et dénoncer (en les exagérant) les effets négatifs du libre-échange, c’est un peu léger par rapport à la diversité et à la complexité des enjeux qu’il aura à traiter une fois installé dans le Bureau ovale.

Au-delà des préférences du président Trump, la remise en question la plus préoccupante du rôle bienveillant que les États-Unis ont joué sur la scène internationale depuis 1945 réside néanmoins dans l’érosion croissante du consensus bipartisan en matière de politique étrangère.

Selon un sondage réalisé début janvier 2017 par le Pew Research Center, le groupe État islamique, les cyberattaques et le programme nucléaire nord-coréen constituent les trois principales menaces aux yeux des Américains, qu’ils soient républicains ou démocrates. En revanche, les divergences partisanes sont particulièrement prononcées sur les changements climatiques, la question des réfugiés provenant de l’Irak et de la Syrie, et l’influence de la Russie. Ces trois sujets représentent respectivement une menace sérieuse pour 77 %, 30 % et 67 % des démocrates, contre 25 %, 63 % et 41 % des républicains.

La victoire de Trump, en novembre dernier, a pu apparaître comme le symptôme d’une démocratie américaine malade. Les 1460 jours restants à sa présidence devraient être marqués par la fin du consensus partisan en politique étrangère et l’éclipse de la nation indispensable sur la scène internationale.

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