La justesse de l’inaction en Syrie

La chute d’Alep s’accompagne d’une tragédie humaine devant laquelle il est certainement possible de développer un argument cohérent pour une intervention humanitaire. Ce tournant dans la guerre civile en Syrie n’illustre cependant en rien le déclin de la puissance américaine. Il ne signe pas non plus une victoire indubitable de la Russie de Vladimir Poutine.

Le gouvernement Obama considérait initialement que le régime de Bachar al-Assad ne résisterait pas à la vague du Printemps arabe. Lorsque le régime de Damas opta pour une répression militaire sanglante du mouvement de contestation, Barack Obama hésita à appuyer les différentes factions rebelles et renonça finalement à recourir à la force armée, même après l’usage d’armes chimiques contre la population.

Ce choix de la non-intervention suscite de nouveau la critique depuis quelques jours. Le président français, François Hollande, n’a par exemple pas manqué de rappeler que ses avions de chasse étaient prêts à punir Al-Assad début septembre 2013. Punir un régime cruel envers sa population n’est pas une tâche très compliquée pour les puissances occidentales, États-Unis en tête.

Le coût nul de l’indifférence

Or, comme le démontrent l’Afghanistan après la chute des talibans, l’Irak après le renversement de Saddam Hussein, la Libye après la liquidation de Kadhafi, reconstruire des pays profondément divisés n’est pas un point fort de Washington et de ses alliés. Dans le cas de la Syrie, les partisans de l’intervention n’ont jusqu’à présent pas exposé de scénario crédible permettant l’émergence d’un ordre politique pacifié après plus de cinq ans d’une guerre civile particulièrement dure.

Ni la crédibilité ni la puissance américaines ne seront affectées par la passivité vis-à-vis de la crise syrienne. Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, les exemples sont en effet nombreux dans lesquels Washington détourna le regard sur des catastrophes de grande ampleur pour l’humanité sans que cela nuise à la réputation des États-Unis ou les rende incapables de maintenir l’ordre international libéral.

La partition du sous-continent indien en 1947 provoqua plus d’un million de morts et un flot de quelque 10 millions de réfugiés. Washington n’intervint pas, ce qui ne l’empêcha nullement de créer l’OTAN ou de mettre en oeuvre la politique de l’endiguement contre l’URSS. En 1994, la passivité du gouvernement Clinton devant le génocide rwandais ne remit pas en cause le moment unipolaire qui vit les États-Unis dominer largement la scène internationale après la dissolution de l’Union soviétique. L’indifférence devant les cinq millions de morts dans les conflits à répétition qui secouent la République du Congo n’est pas un prélude au déclin des États-Unis. Il en sera de même avec le Soudan du Sud, déjà annoncé comme le prochain théâtre de massacres de civils à grande échelle.

Pour Poutine, une victoire à la Pyrrhus

Outre un manquement moral, l’inaction américaine en Syrie aurait consacré le retour triomphant, et déstabilisateur, de la Russie sur la scène internationale. Les forces russes ont indiscutablement joué un rôle clé dans la reprise d’Alep, permettant ainsi au régime de Bachar al-Assad de contrôler à nouveau la Syrie « utile ». De fait, Poutine sera un acteur incontournable lorsqu’il s’agira de discuter de l’avenir politique de la Syrie. Moscou aura également sécurisé son unique base navale en Méditerranée et pourra même implanter une station d’écoute au Moyen-Orient.

Au-delà, quel est le gain stratégique pour Vladimir Poutine ? La Syrie est un pays en ruine, plus divisé que jamais et dont la moitié de la population a été déplacée. La légitimité du régime de Damas est considérablement affaiblie et il risque de faire face à une rébellion radicalisée se lançant dans des opérations de guérilla. Poutine étant complice de facto de crimes de guerre, son image sur la scène internationale est-elle réellement plus positive qu’à la suite des JO de Sotchi ?

Crainte pour son ingérence dans les processus électoraux, cette grande Russie retrouvée pourrait servir de ciment à des Occidentaux désorientés et, qui sait, inciter les Européens à surmonter leurs dissensions internes et à faire de l’UE une véritable puissance, notamment sur le plan militaire. Une telle évolution contenterait assurément le prochain locataire de la Maison-Blanche et renforcerait l’OTAN.

Dans le dossier syrien, il peut être reproché au président Obama d’avoir fait preuve d’une indifférence froide devant une crise humanitaire majeure et de s’être bercé d’illusions quant aux chances de succès d’une solution diplomatique copilotée avec la Russie. Mais face au chaos dans lequel est actuellement plongé le Moyen-Orient, il a été sage de ne pas engager les États-Unis dans une autre aventure militaire au sein d’une région qu’ils ne comprennent pas très bien et vis-à-vis de laquelle leurs intérêts sont de plus en plus limités. Donald Trump aura alors tout à gagner d’admirer l’engagement de son ami Vladimir en Syrie. La puissance américaine sera épargnée par ce « deal ».

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