Comme le bon Vin

Ce ne sera plus jamais comme avant. Vers qui diable se tournera-t-on maintenant quand on voudra prendre congé de cette vie qui va tambour battant, pour se refaire une espèce de sorte de genre de santé nerveuse générale ?

Vin Scully ne sera plus là, au micro, à raconter mille histoires savoureuses pendant sa description des matchs des Dodgers. De Los Angeles, faut-il préciser, parce que, quand il a commencé, les Dodgers étaient situés à Brooklyn. D’ailleurs, s’ils ont acquis ce surnom qui est finalement resté, c’est en l’honneur des citoyens de Brooklyn qui étaient, paraît-il, très habiles à éviter les tramways circulant pas mal plus vite que les chevaux. Vin Scully a amorcé sa carrière d’annonceur en 1950. Nul ne savait encore qui était Hank Aaron. Willie Mays et Mickey Mantle allaient faire leur entrée dans le baseball l’année suivante. Le père de Barry Bonds avait 4 ans.

À la fin de la dernière campagne, Scully a pris sa retraite, après 67 saisons à commenter les matchs des Dodgers à la radio et à la télé (notamment, parce qu’il a aussi fait des séries éliminatoires, du football et du golf). Il a eu 89 ans mardi. Il y a quelques années, on a appelé les partisans à nommer le membre de l’organisation qu’ils aimaient le plus. Il a terminé au premier rang. Devant tous les joueurs, de Jackie Robinson à Sandy Koufax, devant des gérants de légende comme Walter Alston ou Tom Lasorda. La rue qui mène au Dodger Stadium s’appelle Vin Scully Way.

Il aura été le roi, même s’il est beaucoup trop modeste pour le dire lui-même. Quand le secrétaire de presse de Barack Obama l’a appelé pour lui dire que ce dernier voulait lui décerner la médaille présidentielle de la Liberté, la plus haute décoration civile aux États-Unis — qu’il a reçue la semaine dernière — Scully a répondu : « Êtes-vous certain ? Je ne suis qu’un vieil annonceur de baseball. »

Mais, comme l’a dit Obama, il était en fait un vieil ami. Ces dernières années, il décrivait les matchs seul et il nous parlait comme si nous avions été assis dans son salon. Son timbre rassurant, ses anecdotes d’un gars qui a tout vu et qui connaît tout le monde, sa poésie, son éternelle bonne humeur.

Scully a souvent raconté que, lorsqu’il était enfant, il adorait se placer près du gros poste de radio familial et écouter des reportages sportifs. Le bruit de la foule en particulier l’impressionnait. Il ne l’a jamais oublié, et il savait se taire autant qu’il savait parler. Quand Kirk Gibson, des Dodgers, a frappé un circuit décisif en fin de 9e manche du match initial de la Série mondiale en 1988, il a laissé 69 secondes s’écouler avant de reprendre la parole. Plus d’une minute à la télévision, c’est très, très long. Mais c’était exactement ce qu’il fallait faire.

On se donne une idée de sa longévité ? Mettons ceci : en début de carrière, il faisait des publicités de cigarettes pendant les matchs de baseball à la radio. Il a décrit des rencontres mettant aux prises les Dodgers et les Red Legs de Cincinnati, les Reds ayant dû changer temporairement de nom en pleine folie du maccarthysme, quand il ne faisait franchement pas bon être un rouge aux États-Unis. Il en était déjà à sa 10e année de service quand les Red Sox de Boston sont devenus la dernière équipe des ligues majeures à intégrer un joueur noir dans leur formation.

Et il y a les transistors. On raconte que Scully a beaucoup fait pour la vente de radios portatives : les gens qui voulaient suivre les matchs à l’extérieur de leur maison, bien sûr, mais aussi ceux qui avaient des billets au vénérable Ebbets Field de Brooklyn et plus tard au Dodger Stadium à L.A. Car, si ceux-ci voyaient l’action se dérouler devant eux, ils voulaient quand même entendre les bonnes histoires de l’ami Vin. Scully a raconté qu’il voyait des spectateurs dans les gradins rire de ses blagues et que, à un moment donné, il a même dû demander à ses auditeurs dans le stade de baisser le volume de leur radio parce qu’il y avait un retour de son jusque dans son studio.

La semaine dernière, le président Obama a dit : « Le baseball a ses sons caractéristiques : le bâton qui frappe la balle, les spectateurs qui chantent au milieu de la 7e manche, la voix de Vin Scully. » On s’en ennuiera. Vraiment beaucoup.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

1 commentaire
  • André Joyal - Inscrit 4 décembre 2016 19 h 38

    J'avais 7 ans en 1950

    À l'épicerie du coin, je me rapplle avoir vue une photo de tom Lasorda faisant la promotion des Royaux. Vin Scully ne savait pas qu'il allait le voir en personne très longtemps.