La fin, enfin

On ne revient pas d’une chose pareille en 48 ou 72 heures. On verra à l’usage, peut-être faudra-t-il une semaine, un mois, un an, une décennie, peut-être que toute une vie ne suffit pas à se remettre de ses émotions et que c’est en paquet de nerfs qu’on se retrouve de l’autre côté, imaginez une éternité à trépigner.

Les Cubs de Chicago, bien sûr, 108 ans de turpitude — voilà qui ferait un joli titre de roman, quitte à être accusé de plagiat —, et voilà que le temps d’une soirée complètement dingue, la rédemption survient, spectaculaire, improbable, indescriptible. Le propriétaire principal de ceux qu’on connaissait jusque-là sous l’appellation de Lovable Losers, Tom Ricketts, l’avait dit : pour retirer de leurs épaules le poids oppressant de l’histoire, même un balayage de la Série mondiale en 4 matchs ne saurait faire l’affaire. Il fallait que ce soit, selon son mot, « épique ». Et ce le fut, madame, ce le fut tellement.

Une soirée ? Theo Epstein, le tueur de malédictions déjà connu pour avoir extirpé les Red Sox de Boston d’une brève séquence de 85 saisons sans voir la lumière en 2004, parlerait plutôt de cinq ans, cinq ans comme président de l’équipe à mettre soigneusement en place les pièces du casse-tête et former la meilleure équipe du baseball. Cinq ans de labeur qu’il a réellement craint de voir s’envoler en fumée — encore une fois — quand les Indians de Cleveland ont marqué 3 points en fin de 8e manche mercredi pour créer l’égalité 6-6, alors qu’Aroldis Chapman se trouvait au monticule, l’as incontesté, le gars aux balles à mille milles à l’heure, celui qui est censé fermer les livres, pas écrire un nouveau chapitre du grand récit Un malheur est si vite arrivé.

Mais de fumée il n’y eut point, parce que la nature — ou les dieux de la balle, selon les interprétations — se chargea d’envoyer sur le stade une ondée qui força une courte interruption après la 9e manche. Il était autour de minuit et on ne pouvait pas résister à la tentation de se pincer dans la région, 7e match, égalité, prolongation, un siècle d’histoire dans la balance, et quoi, il pleut ? Ça ne se peut juste pas. Ça va se conclure à 4 heures du matin ? Demain ? Jamais ? Non. Axl Rose l’a chanté : « Nothing lasts forever, even cold November rain ».

Le délai a finalement duré moins de 20 minutes, tout juste le temps de déployer la toile protectrice et de l’enlever, mais il devait jouer un rôle déterminant dans la marche ordonnée de l’univers. Le premier-but étoile des Cubs Anthony Rizzo l’a dit : sans cette suspension des activités et la tenue d’une petite réunion des joueurs, Chicago n’aurait pas gagné le match, étouffé par la pression d’avoir laissé filer une avance si près du but. Comme ça s’était produit si souvent par le passé.

Mais non, il revenait aux Cubs de marquer 2 points en début de 10e et de se donner une dernière frousse en permettant aux Indians de marquer en fin de manche et d’avoir le point gagnant au bâton. L’imprécation de la chèvre, en cours depuis 1945, venait bel et bien de passer de vie à trépas.

Les Cubs de Chicago champions ? La dernière fois qu’on avait entendu ça, c’était en 1908. Il faut croire que toute mauvaise chose a une fin.


 
4 commentaires
  • Roger Gagnon - Abonné 5 novembre 2016 11 h 29

    enfin!

    il est revenu...Je commençais à m'inquiéter...

  • Line Gingras - Abonnée 5 novembre 2016 18 h 06

    Ouf, ce n'était pas la fin

    Je m'inquiétais aussi, d'autant plus que la chronique précédente avait pour titre «La fin, nettement»... Me voici rassurée. Seulement j'avais perdu l'habitude de cette joyeuse lecture, je ne me suis pas méfiée, et j'ai failli m'étouffer dans mon café à l'idée d'avoir une éternité à trépigner.

    C'est de la poésie, ça, Monsieur.

  • Jocelyn Philibert - Abonné 5 novembre 2016 22 h 19

    Bon d'accord

    Roger et Line, on est dans le gros gros commentaire.

  • François Dugal - Inscrit 5 novembre 2016 23 h 24

    Le survenant

    "Il" est revenu"! Enfin, at last, il continuera à élever le sport à un niveau ou il n'était jamais parvenu, celui de la digression philosophique "Kantique" pétrie de statistiques sortant d'un passé historique que nous croyons enterré. Tel un fils prodigue, l'ami Dion ressuscitera les dieux du stade en distillant l'essence même de l'effort et de la sueur du surhomme Nietchéen.
    Ave Johannes, ceux qui vont te lire te saluent.