Les clowns «trash»

Les clowns sinistres ne font pas peur qu’aux enfants les soirs d’Halloween. Ils sévissent un peu partout sur la scène de l’humour «trash».
Photo: Yuri Cortez Agence France-Presse Les clowns sinistres ne font pas peur qu’aux enfants les soirs d’Halloween. Ils sévissent un peu partout sur la scène de l’humour «trash».

Ça manquait à ma culture. Je ne le dis ni ironiquement ni au second degré ; il faut avoir vu l’humoriste Mike Ward et sa bande de clowns trash une fois dans sa vie pour mesurer le vide abyssal dans lequel s’enfonce l’Amérique du tout-est-permis. Rassurons-nous, les trumpistes ont des cousins germains chez nous, mais sans permis de port d’armes.

Le trash en politique, à la radio, sur les réseaux sociaux, emprunte aussi la voie bien naturelle de l’humour stand-up. Être diplômé d’une école d’humour et couronné gagnant de l’Olivier de l’année 2016 ne semble pas vous prémunir contre la démagogie et l’immoralité.

Je sais, la morale des uns est l’humour des autres. Le viol des unes est la libido pulsionnelle des autres. On ne s’en sort pas. Nous sommes tous le jésuite de quelqu’un.

N’eût été l’humoriste Louis T, rencontré récemment dans les coulisses du showbusiness et qui m’a conseillé d’aller voir le spectacle de Mike Ward, j’aurais conservé ma virginité. Un lundi soir pluvieux, je suis allée rejoindre mes semblables au Dix30 pour assister à ce qui me semble être la résultante de plusieurs facteurs : la réforme scolaire et la survalorisation de « l’estime de soi », les perturbateurs endocriniens qui endommagent le Q.I, la consommation outrancière de boissons gazeuses ou autres substances analogues qui dopent le cerveau et ramollissent les chairs, les raccourcis intellectuels en 4x4.

Une fois qu’on a passé les bornes, il n'y a plus de limites

 

Question de goût ? Sûrement. J’apprécie l’humour de Fred Pellerin, de Bill Maher, des Inconnus. En 80 minutes longues comme ma face, ressortant de là avec un arrière-goût de suicide assisté, je n’ai ni souri ni ri.

J’ai enregistré la litanie de sacres-béquilles qui poivraient des affirmations volontairement grossières, balancées comme si elles étaient des traits d’esprit dont la finesse m’échappe : « Moi, les gais, je les aime tellement que je les déterrerais pour leur [bip] le [bip]. »

Ce soir-là, j’ai eu droit à du Mike Ward, mais aussi à du Daniel Grenier (je me suis demandé ce que la fille à côté de moi avait consommé pour rire aux larmes), du Virginie Fortin (la moins pire, même si elle versait dans le pipi-scato viril elle aussi), du P-A Méthot (déjà 300 000 billets vendus et il réussit à faire chanter la salle avec un seul mot : « noune »).

J’ai abandonné avec Mononcle Serge, avant l’entracte. J’ai raté les Denis Drolet qui évitent aux caricaturistes d’avoir à se surpasser. Tous étaient présents pour recueillir des fonds qui défendront la liberté d’expression, une intention fort louable et à laquelle je souscris totalement. J’espère qu’ils vont envoyer l’argent à la famille de Raif Badawi.

Entre deux tortures

Je suis rentrée chez moi plus triste qu’un clown en dépression à cause des clowns agressifs, affligée tant par le spectacle que par les spectateurs. Il faut voir ce public composé aux deux tiers de mecs plutôt jeunes (le white angry male) se tenir les côtes devant des phrases comme : « Le terrorisse, quand il [bip] la viarge, il te l’[bip] solide. Il sait pas qu’une femme ça l’a un vagin, hostie. »

Sous prétexte d’aimer les musulmans, les femmes, les handicapés (son numéro sur Jérémy Gabriel commence par une grande déclaration d’amour) ou les homosexuels, Mike Ward nous administre ses giclées d’humour violent qui ne sert qu’une chose : frapper encore plus fort sur des cibles fragilisées. Ne nous y trompons pas, cette prise de parole encourage l’intimidation et la vente de billets.

Si l’école de mon ado m’appelle pour me dire qu’il a ri d’un handicapé, je réponds : « C’est de l’amour ET de l’humour, monsieur le directeur ! » Promis.

Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire

 

Vous me direz : on va voir des humoristes en sachant que ce n’est pas vrai, pour se di-ver-tir. Ah. J’ai écouté l’entrevue qu’a donnée Jérémy Gabriel à TLMEP en rentrant chez moi. Il semble ne pas donner au mot divertissement le même sens dans sa « vraie » vie.

Et la Commission des droits de la personne a décidé de poursuivre Mike Ward (la cause est portée en appel) en son nom. Ce qui, au dire de l’humoriste, n’a fait qu’amplifier sa popularité.

La question revient épisodiquement et personne ne peut répondre de ce qu’est l’humour et où se situe la limite, sauf quelques lobbys très puissants, comme celui des juifs en France qui ont réussi à museler l’humoriste Dieudonné. J’ai beaucoup apprécié le Dieudonné première mouture, avant qu’il ne dérape complètement.

C’est le seul à pouvoir me faire rire du cancer, avec Pierre Desproges que je suis même allée saluer au Père-Lachaise. Il a fini par mourir de rire (et du cancer).

Jusqu’où peut-on aller trop loin en évitant la mort ? Je ne le sais toujours pas. Dans liberté d’expression, il y a « liberté », un principe fondamental, et il y a « expression ». On exprime quoi au juste ici ?

Entre la torture d’un spectacle de Mike Ward et celle des chansons pop-cheezy de Jérémy Gabriel, je choisis ces dernières sans hésiter.

Faire commerce de la méchanceté

Il n’y a qu’une seule explication au phénomène Ward : le marché. J’ai appelé l’économiste Pierre Fortin pour en discuter. Selon lui, l’humour trash ne répond qu’à une simple motivation, celle du fric. « On se concentre sur la moralité, mais le phénomène est purement économique ! Ward dit ouvertement en public ce que les gens pensent en privé. Le marché peut servir le mal comme le bien. »

Selon lui, le consommateur souffre de « myopie » : « Même si tu comprends que ce n’est pas très bon, les conséquences sont lointaines », me souligne l’économiste. Et l’humoriste exploite la double personnalité du public qui dit blanc, mais pense aussi noir.

Le très sage Pierre Fortin m’a recommandé la lecture d’un essai écrit par deux Prix Nobel d’économie, George A. Akerlof et Robert J. Shiller : Marchés de dupes, l’économie du mensonge et de la manipulation. « Les libres marchés nous procureront aussi de mauvais choix et le feront tant et aussi longtemps qu’il y a possibilité de profit », dit George A. Akerlof dans une de ses conférences, soulignant que nous ne voulons ni être endettés ni être en mauvaise santé. Et pourtant, nos choix nous précipitent directement vers ces tendances lourdes.

Devant cette catharsis exploitée sans vergogne par des humoristes trash tels que Ward, le lobby des handicapés ou des constipés chroniques n’y pourra rien. Quant à celui des moines bouddhistes pour la bienveillance, ce sera pour une prochaine incarnation.

L’empathie pour les nuls

C’est une bonne nouvelle, car il y en a. Suffit de les chercher. La bonne nouvelle, c’est comme la bienveillance, la gentillesse ou la bonté, ça ne cartonne pas au guichet. Mais on se rappelle qu’à l’approche de Noël, on sollicitera notre grand coeur et qu’il faudra bien le retrouver quelque part au rayon de l’empathie. Voilà qu’une école enseigne l’empathie chez nous, comme cela se fait au Danemark, en matière obligatoire dès la maternelle. À Mont-Joli, dans une école primaire ! Yes sir madame ! Parfois, on pourrait être un peu scandinaves nous aussi, et ça ne coûterait pas grand-chose. Peut-être que cette école ne produira pas beaucoup d’humoristes trash dans les prochaines années, mais j’aimerais retrouver ces enfants dans 20 ans. Québec solidaire ? Oxfam ? Économie sociale ?

Lu avec intérêt les articles de mon collègue Stéphane Baillargeon, samedi dernier, dans Le Devoir : « L’humour, c’est du sérieux ». Il y mentionnait la thèse de doctorat de Chrystelle Paré (INRS), L’industrie de l’humour francophone du spectacle du Québec contemporain : « Dès qu’un humoriste sent qu’il est prêt pour un one-man-show, une équipe se positionne autour de lui pour penser une stratégie de diffusion et de multiplication des retombées. Dans ce processus adaptatif, même l’écriture est revue au fur et à mesure de la diffusion. » On y soulignait le fait qu’un billet de spectacle sur quatre est vendu par un humoriste au Québec. 

 

Visionné la vidéo Le p’tit Jérémy du spectacle de Mike Ward. Je note que les spectacles enregistrés (festival Juste pour rire, notamment) semblent moins trash que ceux où on est « entre nous ». Maman pourrait les regarder.

 

Souri et même ri en regardant la nouvelle websérie Vérités et conséquences avec Louis T sur IciTou.tv. Sur les pitbulls ou sur les disciples de Donald Trump, Louis T pose son regard humoristique tout en informant. Ce gars-là, dans 20 ans (et même avant), aura son talk-show et sera aussi crédible que Bill Maher. Les cheveux gris et l’humour, c’est parfois une combinaison gagnante, surtout lorsque l’intelligence est au rendez-vous.

20 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 28 octobre 2016 02 h 30

    Pauvre titi s'ennuyant dans son coin

    l'humour trash ,etre plus méchant que méchant, je remercie le ciel de ne pas connaitre, peut etre que ca ferait longtemps que mes ovaires,ne me feraient plus mal

  • Patrick Daganaud - Abonné 28 octobre 2016 04 h 57

    L'INTÉRIEUR D'UN ZÉRO

    C'est ce qu'est Michel Guerred : le vide abyssal.

    Son propre trou noir.

    Le moins l'infini de l'humanté.

    Je plaisante, bien sûr : c'est juste un zéro absolu, avec le talent d'une planche à billets.

    • Monique Lafrance - Abonnée 28 octobre 2016 12 h 35

      J'aime bien votre dernière phrase, rigolote et tellement juste...

  • Gaston Bourdages - Inscrit 28 octobre 2016 05 h 46

    À lire votre fort juste et pertinent «pour mesurer le vide...

    ...abyssal dans lequel s'enfonce l'Amérique du tout-est-permis», j'ai eu le sentiment d'avoir tout lu de votre courageux «papier». Merci madame Josée.
    Comme la nature semble avoir horreur du vide, il existe de ces êtres humains qui choisissent un genre d'humour pour le combler.
    Ce genre d'humour qui nourrit quelle partie de l'être humain : Le coeur ? L' esprit? L'âme ? J'en doute.
    Lorsqu'un humour s'attaque à la dignité humaine, je décroche.
    Force aussi est de reconnaître que pour expérimenter sa dignité, il peut arriver qu'un être humain prenne des détours du type du «vide abyssal dans lequel s'enfonce l'Amérique du tout-est-permis» Que dire alors des conséquences ?
    Humour trash m'est synonyme de conscience bafouée, écorchée, égratignée, donc blessée sauf que «ça» se répare, se guérit.
    Gaston Bourdages,
    Auteur.

  • Pierre Schneider - Inscrit 28 octobre 2016 07 h 45

    Viol collectif

    Quand je prends connaissance du combat pour la liberté d'expresion de ces comiques millionnaires, je ne peux m'empêcher d'y associer dans leur bouche (du moins celle des Mike Ward une connotation avec la culture du viol que l'on dénonce haut et fort ces jours-ci.

    Les Québécois et les Québécoises, qui encouragent de tels propos en achetant des billets pour les spectacles de ces clowns grossiers, vulgaires et pervers ne sont pas à une contradiction près. Hélas.

  • Louise Collette - Abonnée 28 octobre 2016 08 h 17

    Bravo

    Bravo, très bien résumé, c'est exactement ça et c'est d'une tristesse qu'on en soit arrivé là, que des gens déboursent de l'argent pour assister à ce genre de spectacle, si on peut qualifier ça de spectacle; vraiment au ras des pâquerettres et je ne comprends pas cet engouement pour la méchanceté et en ce qui concerne le <<trash>>c'est le déclin... c'est absolument déprimant.