Avis compétents et amicaux recherchés

Après un premier budget préparé en vitesse dans la frénésie de l’arrivée au pouvoir, le ministre fédéral des Finances, Bill Morneau, s’attaque aux véritables politiques économiques qui mèneront le gouvernement Trudeau jusqu’à l’élection de 2019. Il entamera l’exercice la semaine prochaine avec sa mise à jour économique et financière. Le hic pour M. Morneau, c’est que les conditions se sont détériorées depuis son budget de mars, et surtout depuis l’élaboration de la plateforme libérale au début 2015.

Rappelez-vous la dernière campagne électorale quand on attendait avec impatience les données de juin 2015 qui allaient nous dire si on était techniquement en récession. Boum ! Légère reprise en juin, mais un deuxième trimestre consécutif en léger recul. On est en récession, clame Justin Trudeau. Les libéraux trouvent la justification à leurs investissements massifs en infrastructures, quitte à générer un « modeste » déficit, autour de 10 milliards de dollars.

Un an plus tard, la Banque TD prévoit un déficit 5 milliards plus élevé que les 29 milliards finalement prévus au budget, et la Banque du Canada vient de revoir à la baisse ses prévisions de croissance pour les deux prochaines années. M. Morneau lui-même ne voit pas tout avec des lunettes roses, sa candeur en a fait sourciller plus d’un lorsqu’il a déclaré en fin de semaine devant des libéraux ontariens que les emplois précaires seraient le lot des plus jeunes. Ajoutez les exportations qui ne sont pas la locomotive anticipée, les ventes au détail au ralenti, etc. Pas mal plus complexe à gérer que de promettre 60 milliards de dollars additionnels en infrastructures sur dix ans en campagne en s’accrochant à une donnée trimestrielle.

Le gouvernement Trudeau n’est pas seul dans le bateau des infrastructures qui semblent être devenues une panacée. L’OCDE et la patronne du FMI, Christine Lagarde, vantent la stratégie canadienne d’investissements publics au détriment du choix de l’austérité. M. Morneau a certainement mieux aimé son café du dimanche, quand il a entendu le gouverneur de la Banque du Canada, Stephen Poloz, affirmer que les infrastructures inadéquates sont un des principaux freins à la croissance et surtout que le Canada est encore très loin du point où il faut arrêter d’emprunter pour en financer les dépenses.

Les prévisions publiées lundi par le Directeur parlementaire du budget vont dans le même sens. On y voit que le gouvernement Trudeau a une marge de manoeuvre et pourrait injecter dans l’économie jusqu’à 6 milliards de plus par an d’ici 2021 et toujours atteindre son objectif d’un ratio de la dette au PIB de 31 % cette même année.

Deux cautions morales que M. Morneau pourra récupérer au besoin le moment venu.

Mais comme on est jamais si bien servi que par soi-même, M. Morneau n’avait pas attendu ces appuis indépendants et avait créé dès mars dernier le Conseil consultatif en matière de croissance économique, qui vient de lui faire des recommandations, par hasard, moins de deux semaines avant sa mise à jour.

Le Conseil dit des choses que le ministre voulait entendre, ou encore habille d’un langage nouveau des propositions déjà débattues, sinon appliquées. La psyché libérale va vibrer, il recommande au ministre la création de deux nouveaux organismes, une Banque de développement des infrastructures et une agence de chasse aux investissements directs étrangers (IDE). La Banque est un engagement prévu en page 16 de la plateforme libérale.

Sur l’immigration comme palliatif à une main-d’oeuvre vieillissante, plutôt des lieux communs sur la sélection des capacités et des talents, l’accès des étudiants étrangers à la résidence permanente et les accréditations professionnelles. La nouveauté, c’est le nombre, soit de hausser l’immigration économique de 150 000 par an en cinq ans, une hausse globale de 50 % !

Pour financer les infrastructures avec des capitaux étrangers, quoi de mieux que d’« introduire des sources de revenus », lire des péages ou des frais d’utilisateurs. Les fonds publics iraient à des projets qui ont « une importance sociale et environnementale », pas de perspectives de revenus. Donc, bénéfices privés et pertes publiques, un autre air connu.

Autre exemple, les IDE, les entreprises canadiennes dorment sur 700 milliards de dollars selon Statistique Canada. La rentabilité ou la confiance n’y sont pas pour les Canadiens, comment la nouvelle agence convaincrait-elle les entrepreneurs étrangers d’investir ici ? Dans quels secteurs ?

On le mentionnait dans cette chronique la semaine dernière, la situation économique sera au coeur du jugement que porteront les Canadiens sur le gouvernement Trudeau. La plateforme libérale était très mince à ce chapitre. Le défi de M. Morneau consiste à obtenir des retombées concrètes du côté des infrastructures d’ici l’élection de 2019 tout en mettant en place des mesures à plus long terme appuyées par des gens crédibles. La composition de son Conseil laisse cependant songeur et donne une impression de cercle fermé. En ne s’entourant que de gens issus des entreprises ou des milieux financiers, sans représentant de cette main-d’oeuvre qu’il prétend vouloir aider, M. Morneau a envoyé un drôle de message.

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