Le touriterrorisme

Des gens étaient réunis la semaine dernière sur la promenade des Anglais à Nice, en France, pour un hommnage national aux victimes de l’attaque terroriste du 14 juillet.
Photo: Anne-Christine Poujoulat Agence France-Presse Des gens étaient réunis la semaine dernière sur la promenade des Anglais à Nice, en France, pour un hommnage national aux victimes de l’attaque terroriste du 14 juillet.

Rares sont les mots affichant une graphie aussi ironiquement semblable tout en creusant un si grand fossé dans leur signification. Tourisme et terrorisme. L’antithèse. Le touriste, par définition, boude ce qui rime avec problème ou qui en a la moindre apparence dans un coin du globe, pour toutes sortes de raisons qui lui sont propres : vacancières, amicales, sanitaires, professionnelles, familiales ou autres. Il veut bien aller au bout du monde, mais pas pour un voyage au bout de l’enfer.

Son choix est si vaste, lui que s’arrachent les destinations, qu’il optera volontiers pour une ville, une région, un pays réputé « sécuritaire », comme en a grandement bénéficié cette année le milieu touristique québécois.

Mais voilà, une culture terroriste frappe la planète, une sorte de mondialisation de la terreur par quelque État boulimique qui aspire à mouler le monde à sa tragique façon.

Il y a bien un « tourisme de catastrophe » qui s’est développé pour la visite de lieux sinistrés. Une forme de voyeurisme cynique. Dans L'Obs français du 15 octobre dernier est cité un jeune Australien qui en avait « marre d’aller à Bali ou en Thaïlande, comme tout le monde. On a les mêmes vacances que ses voisins, les mêmes photos Facebook, les mêmes gastros, les mêmes récits de voyage ennuyeux à mourir. Quand je rentrerai, je pourrai dire “j’ai fait l’Irak”, et là je ne serai plus un touriste, tu vois : je serai un héros. »

Courageux mais pas téméraire, il demandera tout de même que son nom soit modifié... écrit la journaliste Anne-Sophie Faivre Le Cadre.

On sera plus tranquilles chez nous, chéri !

Le phénomène du « terrorisme touristique », lui, n’est pas nouveau, souligne Michel Archambault, professeur émérite en tourisme à l’UQAM. « Dans tous les cas, les troubles vont perturber une région pendant quelques mois ou même quelques années, et diriger les gens ailleurs. » Les individus ne cesseront pas de voyager partout sur la boule ronde, comme l’attestent les statistiques, et les moindres recoins du monde, même les plus confidentiels, sont désormais explorés.

Photo: Anne-Christine Poujoulat Agence France-Presse Des gens étaient réunis la semaine dernière sur la promenade des Anglais à Nice, en France, pour un hommage national aux victimes de l’attaque terroriste du 14 juillet.
 

« La catastrophe pour les acteurs de l’industrie réside dans la répétition des actes terroristes », poursuit-il. Or, depuis le 11-Septembre 2001, ils se multiplient. Paris, Nice, Bruxelles, Istanbul… C’est là qu’intervient notamment le staycation (stay at home vacation, ou vacances à la maison) qu’évoquait récemment dans ces pages la journaliste Carolyne Parent.

Selon le World Travel and Tourism Council, l’industrie du tourisme a généré 7200 milliards de dollars américains en 2015 et contribué à un emploi sur 11 dans le monde. Soit. Ce qui ne veut pas dire que les voyageurs cherchent le trouble. Et lorsque sévit la terreur dans un lieu, même étroitement circonscrit, le pays entier pourra en être affecté.

Pendant l’épidémie de SRAS qui avait secoué Toronto à l’époque, certaines personnes évitaient tout le « Canada » par crainte de contamination. De Vancouver à Charlottetown, même combat. Les bibittes se paient de beaux voyages. Et vite !

Plusieurs Japonais, eux si friands de visiter le site qui a inspiré Lucy Maud Montgomery pour son roman Anne… la maison aux pignons verts, avaient aussi boudé l’île du Prince-Édouard (« au Canada ») par crainte du virus concentré à Toronto…

La routine de la peur

Tourisme et capitalisme : l’amalgame ? « Cette culture terroriste se déplace de plus en plus en Occident, dans des pays plus proches de nous, peut-on lire sur le site geotourweb.com. Le tourisme représente un terreau fertile pour le terrorisme, le nombre de déplacements étant en hausse constante, notamment dans les pays développés économiquement forts [lire : Amérique du Nord et Europe de l’Ouest, où se situent près des trois quarts du tourisme mondial]. Les voyageurs doivent désormais accepter de gérer le risque. »

Ainsi admet-on dorénavant comme un mal nécessaire les mesures de sécurité extraordinaires prises par les autorités aux aéroports, aux gares, à bord des avions et jusqu’à l’admission aux festivités. Des mesures qui s’installent insidieusement comme une routine de la peur. Le terrorisme ne sème-t-il pas la terreur par la seule menace de pouvoir frapper n’importe qui, n’importe où, n’importe quand, et entretenir un climat d’insécurité « mondialisé » ?

Fritz Joussen, patron du numéro un mondial germano-britannique du tourisme, TUI, a récemment émis un commentaire plutôt étonnant (inquiétant ?) : « Plus il y a d’incidents, plus les gens acceptent que le monde est instable et qu’on ne peut pas y faire grand-chose… »

Des cibles « rêvées »

Pour les terroristes, les touristes, éminemment vulnérables à l’étranger, sont en effet des cibles « rêvées », eux qui, en quelque sorte, trimballent dans leurs valises le symbole de leur pays, peut-être hostile à une idéologie ou à une politique de l’endroit visité. Et quand on y greffe la couverture médiatique et « réseaux-sociaux » de tout acte extrémiste qui frappe l’imagination, le terrorisme puise là une bonne partie de ses terribles ressources et desseins.

Les États-Uniens sont particulièrement chatouilleux à propos de leur image à l’étranger, on le comprend aisément. Surtout quand l’oncle Sam postillonne des décisions impopulaires dans certaines régions du globe.

« Pendant la guerre déclarée contre l’Irak, par exemple, le duo Bush-Cheney n’avait pas la cote auprès des Européens, des artistes et des intellectuels, souligne Michel Archambault. Cheney encourageait implicitement des campagnes contre les gais et favorisait des techniques d’interrogation peu “catholiques . La même chose s’était produite dans les années 1960-1970 après le Vietnam, le Canada devenant un refuge pour les Américains refusant de s’enrôler. Certains d’entre eux allaient jusqu’à arborer des drapeaux canadiens sur leurs bagages ! »

Le comportement des voyageurs trace des tangentes de plus en plus imprévisibles, en réaction à toutes sortes d’événements. Ceux issus du terrorisme, mais aussi des grèves, soulèvements populaires, catastrophes naturelles et autres Zika. Faut-il se surprendre de la propension des gens pour les réservations de plus en plus tardives ? Un cauchemar pour l’industrie touristique.

Michael Nowlis est assistant-doyen à l’École de gestion Johnson de l’Université Cornell (Ithaca, New York). Sa formation et son expérience professionnelle se situent au carrefour de l’économie d’entreprise et de la sécurité appliquées : « Alors que la nature des organisations terroristes et leurs objectifs ont évolué ces trois dernières décennies (principalement du politique au religieux), les touristes continuent d’être une cible attractive pour les groupes extrémistes employant la violence dans le but de faire avancer leur propre cause. »

La planète est vaste et, non, le voyageur ne cessera pas de la sillonner, voilà un pur euphémisme. Le secteur aérien à lui seul desservira 7,2 milliards de passagers d’ici 2035, le double du nombre actuel, prévoit l’Association du transport aérien international (IATA). Mais les critères de choix d’un touriste plus « stratégique » obéissent à une nouvelle donne. Malgré les assurances tous risques.