Changement climatique fédéral

Fini les tergiversations, Justin Trudeau a mis tout son poids dans la balance lundi en annonçant lui-même l’imposition d’une tarification sur le carbone à travers le pays. Il pose ce geste unilatéral alors que ses vis-à-vis provinciaux font de sa participation personnelle dans le dossier des transferts en santé une condition à la poursuite de leur collaboration à la lutte contre les changements climatiques.

Le document d’information d’Environnement Canada dit que le gouvernement « propose » une tarification, le communiqué de presse parle d’une « annonce ». Personne n’est dupe, le gouvernement fédéral aurait pu écrire « impose ». Ottawa fera rapidement remarquer que quatre provinces représentant 80 % de la population canadienne ont déjà choisi la tarification. Le fait que trois ministres de l’Environnement des provinces restantes claquent la porte de la conférence fédérale-provinciale qui se tenait à Montréal au moment où M. Trudeau se levait en Chambre montre que le dossier change d’allure.

Si c’est avec un esprit d’Équipe Canada et de belles prises d’images que M. Trudeau pilotait jusqu’à maintenant le dossier de la lutte contre les gaz à effet de serre (GES) — invitation aux provinces à la conférence de Paris, signature de la Déclaration de Vancouver —, la belle harmonie vient d’être troublée. La conférence des premiers ministres prévue pour décembre se préparera dans un tout autre climat, sans jeu de mots.

Que reste-t-il en effet à discuter ? La politique annoncée mardi ouvre un couloir étroit aux provinces. Le délai de mise en oeuvre : 14 mois. Le tarif de départ : 10 $ la tonne avec progression de 10 $ par an jusqu’en 2022. Deux systèmes acceptables : un tarif ou un marché des émissions de carbone. Brad Wall peut aller se rhabiller avec son intention de négocier la valeur de certaines initiatives en Saskatchewan comme le captage du carbone.

Et si une province refuse ? Ottawa administrera la taxe, mais, bon prince, laissera les revenus à la province.

On laisse de côté l’esprit de franche camaraderie cher à M. Trudeau et on passe aux choses sérieuses.

 

Il se retrouve dans une position plus enviable qu’il n’y paraît à première vue. À ceux qui privilégient le développement des ressources, il peut répondre que son gouvernement vient d’approuver le projet Pacific Northwest d’exportation de gaz naturel liquéfié. La première ministre Christy Clark, de la Colombie-Britannique, lui en doit une, elle qui sera en élection au printemps. L’ascenseur pourrait venir assez vite puisque le gouvernement fédéral pourrait approuver d’ici les Fêtes l’expansion du pipeline Kinder Morgan, pas très populaire dans la région de Vancouver. Mme Clark sera appelée en renfort pour calmer les inquiétudes là-dessus. Sa voisine albertaine, Rachel Notley, veut voir un débouché pour son pétrole avant de dire oui au plan Trudeau sur les GES, le feu vert à Kinder Morgan ferait l’affaire.

Aux environnementalistes qui s’opposent à ces deux projets, M. Trudeau peut rappeler que l’imposition d’un tarif sur le carbone constitue un geste d’une portée jamais vue au Canada. Le prix de départ est trop bas à leur goût à 10 $ la tonne pour commencer, mais ni le gouvernement Chrétien, signataire de l’entente de Kyoto, ni le gouvernement Harper n’avaient envisagé même le début d’une politique nationale significative sur les GES. Trop bas mais en même temps assez bas pour que certaines des provinces récalcitrantes estiment par la suite que c’est un moindre mal compte tenu de l’opinion publique. Après tout, 75 % des Canadiens se disent favorables à une forme de tarification du carbone selon un sondage Nanos, les 10 $ la tonne au départ leur apparaîtront très raisonnables.

Enfin, les deux gros joueurs de l’est du pays, l’Ontario et le Québec, applaudissent la nouvelle politique qui ne les empêche pas de mettre en place leurs marchés du carbone. Si le pipeline vers le Pacifique pour le pétrole albertain est approuvé, le controversé dossier d’Énergie Est pèsera moins lourd sur la conscience du gouvernement fédéral et sur l’opinion publique de ces deux provinces.

Il était écrit dans le ciel que le gouvernement Trudeau s’en allait dans cette direction, mais la manière change quand même la dynamique des relations fédérales-provinciales au moment où un autre contentieux s’impose à l’ordre du jour, celui des transferts en santé.

M. Trudeau s’implique personnellement depuis le début dans le dossier des GES, mais il se tient loin des discussions sur les soins de santé. Désireuses de retourner en mode pré-Harper en ce qui concerne les relations avec Ottawa, les provinces veulent marchander en groupe et au plus haut niveau. Elles n’hésitent pas à lier GES et santé dans leur lettre au premier ministre fédéral, qui répète qu’il s’en remet à sa ministre de la Santé, Jane Philpott, pour qui les transferts sont l’affaire… du ministre des Finances.

Une patate chaude qui a un historique beaucoup plus long que la lutte contre les GES et qui ne mérite visiblement pas encore aux yeux du premier ministre qu’il utilise son avantage politique. Une stratégie qui n’est pas sans risque quand on connaît la place des dépenses en santé dans les budgets provinciaux.

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