Gérer les déceptions

Le Parlement a repris ses travaux lundi. La chef intérimaire conservatrice, Rona Ambrose, et son vis-à-vis néodémocrate, Thomas Mulcair, étaient en poste pendant que le premier ministre Trudeau se livrait à New York à une autre opération de séduction diplomatique sur les planches des Nations unies.

Aucune surprise de la part de l’opposition. À moins que vous ne soyez étonnés de voir les conservateurs dénoncer l’intention du gouvernement d’imposer un prix, une taxe à leurs yeux, sur le carbone. Ou encore d’entendre les néodémocrates crier haut et fort que libéraux et conservateurs, c’est bonnet blanc, blanc bonnet.

Pour une certaine fraîcheur, il faudra vraisemblablement attendre que le gouvernement donne suite aux nombreuses consultations sur son ambitieuse plateforme. Ce moment de vérité approche. Le gouvernement libéral doit maintenant penser en termes de résultats, comme l’a expliqué à la fin d’août aux membres du cabinet le Britannique Michael Barber, le pape de la « deliverology », cette nouvelle science de la réalisation des engagements électoraux.

Pour cela, le gouvernement doit commencer à trancher, ce qui comporte sa part de risques quand, en toile de fond, la lente croissance rend une partie de la population moins réceptive, sinon plus cynique.

À ces gens mécontents s’ajoutent ceux que les décisions du gouvernement vont inévitablement décevoir. Le gouvernement a moins d’emprise sur les victimes des aléas de l’économie, mais il peut choisir qui décevoir avec ses propres décisions. Bref, bien faire ses calculs politiques.

La liste de ce qui doit aboutir au cours des prochains mois est imposante : plan de réduction des gaz à effet de serre (GES), projets de pipelines, réforme électorale, entente fédérale-provinciale sur les transferts en santé, soutien aux autochtones, légalisation de la marijuana, mission de « paix » ou de stabilisation en Afrique… N’en jetez plus, la cour est pleine. Dans tous ces cas, trancher va vouloir dire mécontenter.

Une des équations les plus difficiles à résoudre demeure la promesse libérale de réduire les émissions de GES tout en donnant au pétrole de l’Ouest accès aux marchés étrangers.

Tous les ingrédients d’une décision gouvernementale compliquée s’y trouvent réunis : des objectifs politiques apparemment contradictoires et une foule d’acteurs aux intérêts divergents. Voyez vous-mêmes : des entreprises avec des milliards en jeu, des populations locales inquiètes, un organisme réglementaire contesté, des groupes d’intérêt et des autochtones mobilisés et des gouvernements provinciaux et locauxaux barricades. Pour couronner le tout, des recours pendants devant les tribunaux.

Deux projets de pipeline nécessitent une décision, dont un avant les Fêtes. Il s’agit de l’expansion de l’oléoduc Kinder Morgan qui reliera l’Alberta à la côte ouest près de Vancouver. L’autre projet est bien sûr Énergie Est, dont on ne connaît plus l’échéancier depuis la récusation des trois commissaires affectés à son examen. On s’attend à ce que le dossier ne revienne devant le cabinet que dans deux ans, juste avant les élections de 2019.

Parallèlement, le gouvernement Trudeau va établir son plan de réduction des GES qui prévoira un prix sur le carbone.

Les libéraux ont créé des attentes sur les deux fronts et il y a déjà des déçus. C’est le cas du côté des autochtones et des groupes environnementaux qui ont approuvé l’intention de Justin Trudeau de rétablir un processus crédible d’examen afin de bien asseoir l’acceptabilité sociale des projets de pipeline éventuellement autorisés.

On s’attend à ce qu’un seul projet soit approuvé afin de fournir au moins un débouché à l’Alberta. Lequel choisir ? La mobilisation est plus importante au Québec et le processus d’évaluation y est enlisé dans les controverses. Sur la côte ouest, Kinder Morgan existe déjà. On ne ferait que doubler la tuyauterie, mais cela voudrait dire plus de navires autour de Vancouver, qui s’y oppose. On parle toutefois de navires d’un tonnage limité, pas de superpétroliers. Mais l’opposition est vigoureuse au point d’inquiéter plusieurs députés libéraux du coin. En entérinant Kinder Morgan d’ici le 19 décembre, le chef libéral pourrait par contre se vanter d’avoir approuvé dans les règles en un an plus de pipelines que Stephen Harper en dix ans.

Une partie de bras de fer s’annonce aussi autour du plan de réduction des GES attendu cet automne. La ministre de l’Environnement, Catherine McKenna, a confirmé qu’un prix sur le carbone sera imposé s’il le faut. Les quatre plus grandes provinces, y compris l’Alberta, en ont déjà un, bien que sous des formes diverses. Les conservateurs parlent quand même « des provinces » qui se feront enfoncer ça dans la gorge mais, dans le fond, c’est la Saskatchewan qu’ils appuient. Un autre calcul.

Le même genre d’arithmétique prévaut dossier après dossier. Mais en politique, les satisfaits passent vite à autre chose, d’où l’importance de bien choisir ceux qu’on décevra. Et comme il faut du temps pour parer les coups et ramener les mécontents au bercail, mieux vaut prendre les décisions impopulaires dès maintenant, en deuxième année de mandat.

À voir en vidéo