La fin, nettement

Dans 20 ans et quelques, quelqu’un déterrera peut-être cette chronique tombée dans un fort compréhensible oubli et s’en gaussera. « Écoute un peu ça, chose : le gars dit que, par-delà les performances remarquables des athlètes et le caractère résolument pittoresque de la gymnastique rythmique aux Jeux de la XXXIe olympiade d’été de Rio de Janeiro, il a surtout été impressionné par les progrès de la technologie postmoderne qui permet au téléspectateur d’avoir des images dont la netteté et la précision laissent baba. Certes, il reconnaît qu’il ne recule pas en âge et qu’il a tendance à être dépassé par les événements et que ce sont peut-être simplement ses lunettes qui ont changé depuis Sotchi 2014 qui ont un impact décisif, mais il s’émerveille du fait qu’il parvient à distinguer le H de l’autre H et du O dans les éclaboussures du plongeon synchronisé et le Na du Cl dans les larmes des athlètes qui pleurent parce que a) ils ont gagné, b) ils n’ont pas gagné, ou c) juste parce que. Ha ha ! Et il n’avait qu’un écran à deux dimensions, le pauvre. Et ils appelaient ça de la haute définition ! Et en plus, il écrivait pour un journal fait en papier ! Quelle préhistoricité ! »

C’est pourtant vrai : nul ne sait où nous en serons aux Jeux de 2036 ou 2038, peut-être aura-t-on trouvé un moyen robotique et incorruptible de remplacer les juges de boxe incompétents, peut-être Canadian Tire aura-t-il été entendu et peut-être jouerons-nous tous pour le Canada (ce qui ne serait pas nécessairement beau à voir, dans mon cas du moins), peut-être aura-t-on résolu à la satisfaction de tout le monde la question de l’intersexualité (ne retenez pas votre souffle en attendant), peut-être nos téléphones dits intelligents passeront-ils pour de doux demeurés, peut-être comprendra-t-on ce que les commentateurs disent aux cérémonies d’ouverture, il reste une chose : jamais l’expérience télévisuelle olympique n’a été aussi intense. On a peine à imaginer que le monde se soit excité à l’avènement du chronométrage électronique, du direct aux JO, de la reprise instantanée, du ralenti, de la télé couleur. Quand on montre des extraits de Jeux d’un passé plus ou moins distants, le présentateur se sent plus ou moins dans l’obligation de s’excuser de la piètre qualité des images.

En plus de la puissance de la diffusion induisant une fureur de vivre dans la région locale, on retiendra évidemment Usain Bolt, et c’est d’ailleurs peut-être la seule manière de l’empêcher de gagner : le retenir. Mais avec la carrure du monsieur, on doute fort que ce soit là tâche aisée, à moins d’être un lutteur dans la catégorie des 125 kg. Et vous trouvez qu’on l’a beaucoup vu, Bolt, peut-être trop ? Mettons ceci : pour remporter ses neuf médailles d’or, il a couru dans les finales pendant un total de moins de 2 minutes. C’est le genre de chose qui arrive quand on est pressé.

Il y a aussi Michael Phelps et ses ventouses — selon des sources proches du dossier, il voulait à la fois transformer sa circulation sanguine et rendre hommage au drapeau du Japon. Il tire sa révérence avec 28 médailles olympiques, dont 23 d’or, et il est hors de tout doute raisonnable ou pas le plus grand nageur de tous les temps, et cela vient d’un énorme admirateur de Johnny Weissmuller, qui a joué le rôle de Tarzan en noir et blanc et a ainsi combattu bien des dangers plus grands que d’affronter un gars qui pisse violet. D’ailleurs, puisqu’il est question de Phelps, il serait peut-être indiqué de mentionner un peu plus que, s’il s’est autant couvert de quincaillerie, c’est parce qu’il pouvait le faire, la natation offrant un très grand nombre de médailles. Le boxeur doit livrer plusieurs combats, la volleyeuse doit disputer plusieurs matchs, il n’y aura toujours au bout du compte qu’une seule médaille ; pour en gagner 28, ils devraient concourir pendant au moins 108 ans, ce qui est beaucoup demander même à des gens au sommet de leur forme.

Parlant de Hollywood, il se trouvera sûrement un scénariste pour raconter l’histoire de Neymar, appelé en renfort comme capitaine par l’équipe du Brésil et qui marque le filet décisif aux tirs au but pour donner à son pays son premier titre olympique, contre l’Allemagne par-dessus du marché. Ça commence mal et ça finit bien, tout ce dont on peut rêver.

Et combien d’autres aventures dont l’espace nous manque pour les évoquer. C’est la faute du papier.

Mais on donnera quand même une médaille au premier ministre du Japon, Shinzo Abe, qui est arrivé à la cérémonie de clôture déguisé en Mario Bros. C’est quand même une bonne idée de ne pas avoir débarqué habillé en Pokémon, il n’aurait peut-être pas survécu au tir croisé des téléphones.

Ainsi prennent fin nos émissions pendant la trêve sacrée. D’ici à la revoyure, veuillez veiller à remercier le Grand Leader Kim Jong-un de vous avoir aidé à tenir le coup, à ne pas abuser des produits masquants, à déplorer que Ryan Lochte n’ait pas été le porte-drapeau des États-Unis à la cérémonie de clôture, à remplir le stade davantage qu’à moitié, à avoir besoin de plus de Canada, à ne jamais abandonner votre rêve et à travailler inlassablement pour le réaliser parce que c’est ce qui fera de vous une meilleure personne dans l’ensemble, à inspirer le café de Tim Hortons et surtout, surtout, à fermer la télé à double tour en quittant la pièce.


 
1 commentaire
  • Pierre Robineault - Abonné 22 août 2016 15 h 46

    Plaisir

    Je vous ai lu comme toujours sans m'arrêter avec un immense plaisir. Ne changez surtout pas, s'il-vous-plaît, restez fou!