Le monde selon Duolingo

Duolingo, la plateforme d’apprentissage des langues en ligne, m’a fait deux surprises en mai.

La première concerne ma famille. Nous préparons nos vacances familiales au Mexique fin juin et une de mes jumelles de 13 ans a pris l’initiative d’apprendre des rudiments d’espagnol en utilisant Duolingo.

En bon père de famille, je suis allé y jeter un oeil pour découvrir un site très ludique et convivial. Duolingo se limite volontairement au niveau intermédiaire, et il est gratuit. (J’ai failli décrocher en constatant quelques fautes évidentes dans la présentation, du genre « Apprenez français ». Mais, un bon point pour eux, après que je leur ai signalé l’erreur à 15 h, une vice-présidente m’est revenue à 17 h pour me dire que c’était corrigé !)

Ma deuxième surprise concerne des statistiques intéressantes publiées par Duolingo ce mois-ci et qui illustrent la place qu’occupe le français dans le marché aux langues.

Créé ex nihilo par deux génies informatiques de l’université Carnegie Mellon à Pittsburgh en 2011 et mis en ligne vers la fin de 2012, Duolingo compte déjà 120 millions d’utilisateurs dans 194 pays. L’entreprise a donc récolté une moisson de données, qu’elle a en partie dévoilées dans un article intitulé Which countries study which language, and what can we learn from it ?

Sans surprise, l’anglais est le premier choix dans 116 des 194 pays couverts. Cela représente 53 % des inscrits chez Duolingo.

Le point intéressant concerne le français. Dans le palmarès des langues les plus populaires, le français et l’espagnol se disputent chaudement la seconde place. En nombre, l’espagnol est le premier choix chez 17 % des 120 millions d’usagers, contre 11 % pour le français. Mais pour ce qui est du nombre de pays, le français mène à 35 contre 32 pays pour l’espagnol.

Duolingo ne fournit pas de liste des pays, mais selon la carte, certains ressortent nettement comme l’Afrique du Sud et tous les pays anglophones d’Afrique, l’Iran, le Pakistan, et l’Afghanistan et l’Australie.

Là où le français se distingue réellement, c’est dans la catégorie « second choix ». Là, on passe à 77 pays. Vient ensuite l’espagnol à 57, puis l’allemand (29 pays), l’anglais (13) et le portugais (10). Parmi les pays où le français est la deuxième langue, on compte le Mexique, la Colombie, l’Équateur, le Chili, le Venezuela, la République dominicaine, une majorité de pays africains, les pays de la Péninsule arabique, l’Espagne, l’Italie, le Royaume-Uni et l’Irlande, l’Inde, la Chine, le Vietnam, les Philippines et la Nouvelle-Zélande – ce sont les plus évidents d’après la carte.

Ces statistiques montrent quelques tendances intéressantes. Par exemple, si l’espagnol est la première langue enseignée aux Américains chez Duolingo, l’anglais est la deuxième ! Au Canada, c’est le français qui est la première langue des utilisateurs de Duolingo, suivi de l’espagnol également. En Suède, à cause de l’immigration, le suédois y est la première langue enseignée dans l’univers Duolingo.

Il en ressort également que les langues sont un excellent marqueur de bon voisinage. Les Français apprennent l’espagnol et les Espagnols, le français. En Afrique francophone, tout le monde est à l’anglais, sauf les Africains anglophones, qui font du Duolingo en français.

Tendance hispano

Précisons néanmoins que cette étude de Duolingo présente quelques biais évidents, contrairement à d’autres approches plus scientifiques — je pense au Baromètre Calvet des langues du monde ou le Global Language Network du MIT, dont j’ai déjà parlé.

D’abord parce que l’échantillonnage porte strictement sur les usagers de Duolingo, dont la moyenne d’âge est de 29 ans, et dont 80 % des utilisateurs sont sur des applications mobiles. Cela teinte l’échantillon.

Comme le site n’a que trois ans, les hispanophones et les anglophones comptent pour presque les trois quarts des inscrits. Parmi les 23 langues offertes, la majorité n’est disponible qu’aux anglophones. Un francophone peut apprendre cinq langues à partir du français : l’anglais, l’espagnol, l’italien, l’allemand et le portugais. Mais les hispanophones, eux, peuvent en apprendre huit : les mêmes qu’en français, plus le guarani, le catalan et l’esperanto.

Ce biais hispanophone ressort partout. Le fondateur de Duolingo s’appelle Luis Von Ahn, un natif du Guatemala. C’est le privilège du prince : Duolingo tend donc à favoriser la langue maternelle du fondateur et sa vision du monde. L’incubateur des langues de Duolingo vise même à développer le basque et le maya, après l’avoir fait pour le guarani et le catalan.

Malgré ses limites évidentes, cette nouvelle compilation ajoute néanmoins de la texture aux études plus sérieuses, lesquelles démontrent toutes la place enviable du français comme langue internationale. Et les résultats de Duolingo sont d’autant plus intéressants que la source ici n’est ni francophone ni particulièrement francophile.

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