Si la lecture m’était contée…

Comme si lire un bon roman n’avait de sens qu’en rite d’apprentissage, avant de s’attaquer aux besognes sérieuses de la vraie vie.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Comme si lire un bon roman n’avait de sens qu’en rite d’apprentissage, avant de s’attaquer aux besognes sérieuses de la vraie vie.

Proust la considérait comme une amitié, et Victor Hugo comme un voyage. Mauriac voyait dans la lecture une porte ouverte sur un monde enchanté, à l’instar du terrier d’Alice au pays des merveilles, en somme. Pour ses adeptes, cette activité solitaire est reine, tour à tour vice et vertu, les pieds sur le pouf ou le derrière sur un banc de métro, ratant une station sous haute concentration. Qu’importe !

Les lecteurs fanatiques resurgissent dans les salles d’attente, les gares ou les avions, moins nombreux qu’autrefois. On les saluerait d’un signe de connivence s’ils daignaient lever les yeux de leur ouvrage, mais étant soi-même replongé dans le sien…

Avant de retomber au sol.

Cette semaine, ma collègue Catherine Lalonde, commentant le Bilan Gaspard du marché du livre au Québec, révélait que les auteurs des livres favoris de 2015 étaient surtout rédigés par des vedettes du petit écran. Marilou, Alexandra Diaz, Ricardo, Chantal Lacroix, etc. Si ce Bilan Gaspard ne recense que la moitié des ventes en librairie ou autres points de chute, du moins éclaire-t-il les tendances de l’heure. Ainsi, les cinq chouchous du cru sont des livres pratiques, dont trois consacrés aux recettes de cuisine. On cuisine, on maigrit et on rénove sous patronage de stars. Trop heureux quand une tête d’affiche pond un ouvrage de quelque mérite. Il se vendra sur sa bonne mine.

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Comme si lire un bon roman n’avait de sens qu’en rite d’apprentissage, avant de s’attaquer aux besognes sérieuses de la vraie vie.

Tourner des pages par passion littéraire, par curiosité, pour mieux plonger dans la psyché d’un autre, un grand auteur surtout — car on peut lire idiot —, pas trop le temps !

Vrai miracle ! Ce bijou, L’orangeraie de Larry Tremblay, trônant au dixième rang des romans les plus vendus chez nous en 2015. Et s’il suffisait de mieux pousser le bouchon vers la rive… Mais qui y songe ?

Le livre à l’écran

Dans les films et téléromans, miroirs, paraît-il, de l’âme québécoise, nulle bibliothèque au décor (sauf chez Arcand et Émond) ni personnages en train de bouquiner — ou de cesser de le faire quand un intrus ose les déranger. Les protagonistes regardent plus volontiers la télé ou titillent l’ordi.

Une vedette qui pond un ouvrage sera invitée à Tout le monde en parle. Sinon, voici la voie des limbes. Le petit écran, si influent sur la vente des livres, se referme comme une porte de prison.

Radio-Canada vient d’écarter des ondes de l’automne prochain à Artv l’émission Lire, animée par Claudia Larochelle. « En raison de contraintes budgétaires » (sic). La manne des fonds fédéraux vient de leur tomber du ciel, et ce type d’émission au budget minime avait haussé ses audiences. De qui rit-on ? La SRC, qui programme sur sa chaîne généraliste tant d’émissions de comiques à trois sous, possède manifestement beaucoup d’humour.

Exit, donc, la dernière émission littéraire sur les ondes télévisuelles québécoises, obsèques annoncées sous les hauts cris de l’Association nationale des éditeurs de livres. Depuis tant d’années, les magazines littéraires poussent et meurent comme des champignons sur nos petits écrans ; formules à imposer et à respecter, bousculées, hélas ! comme des malpropres. Du balai !

Ce magazine Lire pourrait se réincarner sur plateforme numérique, assure-t-on. Vraie voie de garage, où l’on ne prêche qu’aux convertis. C’est sur les chaînes plus généralistes que l’offre littéraire a besoin de fleurir, là où les écrivains trouvent tribune et porte-voix, où la critique spécialisée est en mesure d’atteindre le public, en départageant le bon grain de l’ivraie parmi l’offre en librairie. Artv se pique de vocation culturelle en plus. Alors ses concurrentes…

Le chaînon manquant

Donner aux gens le goût de la littérature devient dès lors mission impossible. Allez faire pousser une pomme en plein désert… Ça prend, on connaît chez nous la chanson, des conditions gagnantes. Détricotées au long des ans.

Dans le milieu littéraire (entre autres), bien des gens auraient deux mots, sinon trois ou mille, à proférer aux audiences de la future politique culturelle… reportées en l’absence du ministre en titre. Quand la guigne s’en mêle.

Pourtant, la littérature jeunesse a la cote. Les enfants, les adolescents dévorent souvent les oeuvres des auteurs québécois, là où plusieurs aiment ne les percevoir qu’aux seules commandes des jeux vidéo.

Entre les habitudes de lecture des jeunes et celles des adultes, ce chaînon manquant… Comme si lire un bon roman n’avait de sens qu’en rite d’apprentissage, avant de s’attaquer aux besognes sérieuses de la vraie vie.

L’absence de modèles susceptibles d’inciter les Québécois aux félicités de la lecture devient criante : les stars n’étant pas nécessairement les mieux placées pour tenir le rôle. À elles, on fait tout vendre et son contraire : des causes humanitaires, des livres de recettes et de la pub, pressant leur citron jusqu’à plus jus. Qui tend le micro aux écrivains ?

L’amour des livres n’a que faire des flonflons des rois du gag. Il plonge en des eaux intimes, hors du champ parfois des nouveautés de saison. Déterrer Gabrielle Roy ou Hubert Aquin ne serait pas plus mal. Les chefs-d’oeuvre de la littérature internationale se voient vendus de leur côté à des prix dérisoires dans la collection Folio classique de Gallimard. Bien alléchantes, ces rééditions de poche des oeuvres de Balzac, de Flaubert, de Baudelaire, de Henry James, et compagnie.

Tenez, cette semaine j’ai attrapé au vol le Macbeth de Shakespeare dont on célèbre le 400e anniversaire du trépas, Folio à l’étrange serpent de dentelle enroulé sur sa couverture. Dans le métro, je lis des fragments de la pièce, fréquentée plusieurs fois au théâtre ou dans ses adaptations cinéma. Même en traduction, me revoici bercée par les imprécations des sorcières avec souvenirs des landes et des châteaux de la vieille Écosse, aussi hantés qu’à l’ère élisabéthaine : « L’immonde est beau, le beau immonde / Planons dans le brouillard et dans les miasmes du monde », croassent les sorcières.

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3 commentaires
  • Hélèyne D'Aigle - Abonnée 23 avril 2016 05 h 54

    Si 50% des Québécois sont considérés comme analphabètes


    heureusement , il reste toujours les livres - auditifs ! ! !

  • Christian A. Comeau - Abonné 23 avril 2016 09 h 08

    Demandez l'impossible

    On retire «Lire» , ah bon ! Après tout, faut-il amener les gens à penser ?

  • Réjean Martin - Abonné 24 avril 2016 12 h 04

    vous aimerez ceci...

    Le soir tombe, je retourne au logis. Je pénètre dans ma bibliothèque et, dès le seuil, je me dépouille de la défroque de tous les jours, couverte de fange et de boue, pour revêtir des habits de cour royale… Ainsi honorablement accoutré, j’entre dans la cour des Anciens: là ils m’accueillent avec affabilité, et je me repais de l’aliment qui par excellence est le mien et pour lequel je suis né; là nulle honte à parler avec eux, à les interroger sur les mobiles de leurs actions. Et eux, en vertu de leur humanité, ils me respondent. MACHIAVEL