Nombre de nombres

Un beau jour à une lointaine époque, un prof (même pas de maths) nous enseigna que l’humain montre généralement une assez solide propension à avoir du mal à se dépatouiller avec les grands nombres. Si par exemple le bipède avait vraiment conscience des probabilités, disait le vieux sage, il n’achèterait jamais un traître billet de ces loteries qui vous font rêver de devenir milliardaire d’un coup sec. Il constaterait qu’en se procurant un ticket de 6/49 le mardi en vue d’un tirage le vendredi, il a de « meilleures chances » de mourir avant le tirage que de gagner le gros lot. Ergo, en n’achetant pas de billet, vous vous assurez de ne pas passer l’arme à gauche avant au moins trois jours. C’est fou de même.

Or en matière de grands nombres dans le merveilleux monde du sport™, il ne se fait guère mieux que le Super Bowl. Chaque année, vous pouvez être certain qu’on vous balancera par la tête une quantité astronomique de données non moins astronomiques qui présentent l’inestimable avantage d’être à peu près invérifiables. C’est juste pour vous impressionner et vous montrer à quel point c’est gros, sauf qu’à un moment donné, c’est effectivement tellement gros que notre cogito n’arrive plus à se représenter ce que tout cela peut représenter.

Tenez, saviez-vous qu’à travers la Voie lactée, quelque 882 milliards d’individus regarderont le match ? Parfaitement Madame, on a installé de petits gadgets de détection sur tous les écrans imaginables, y compris sur le hockeyeur qui se met le nez dans le trafic et se plante devant le gardien adverse pour lui voiler la vue.

De même, l’Américain moyen consommera environ 26 tonnes de guacamole dimanche. Le même Américain moyen qui, disons-le, aura fait perdre 38 millions $US à son employeur en perte de productivité parce qu’il aura passé 2500 heures pendant la semaine précédant la joute à jaser du Super Bowl avec ses collègues autour de la machine à café. Et la perte de productivité ne sera pas terminée puisqu’il devra se faire porter pâle le lundi en raison de tout ce guacamole.

Il parie aussi, l’amateur professionnel, et pas à peu près. Il a déjà sorti de sa petite poche 75 000 $ et misé que les premiers points du match seront marqués sur un touché de sûreté, et 75 000 $ encore que la quatrième publicité sera tellement poche que tout le monde se demandera pourquoi quelqu’un mettrait 5 millions pour 30 secondes de ça. Bien sûr, il perdra ces 150 000 $, mais il se dira que ce n’est pas grave, il pourra se refaire en gagnant à la loterie et que s’il ne gagne pas, ce n’est pas grave non plus, il sera mort entre-temps de toute manière.

Quant à la rencontre elle-même, auquel le citoyen assistera sur sa télévision haute définition grande comme 33 terrains de football, elle durera plus de neuf heures mais ne contiendra qu’une minute et demie de vraie action, le reste ne consistant qu’en gros plans des joueurs en caucus, des arbitres en conciliabule, des entraîneurs en beau fusil et des spectateurs en boisson. Cela sera précédé d’une émission d’avant-match de quatre jours, ce qui signifie que vous en avez déjà manqué presque les trois quarts.

Et la prochaine fois, nous verrons que si le match nécessite une prolongation, un furieux débat de société se fera jour sur la façon de trancher en période supplémentaire, de même que sur les risques inhérents à continuer de manger du guacamole passé minuit.

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