Gérer autrement

Pouvoir créer pour la scène sans porter seul le fardeau de l’administration d’une compagnie de production ? Selon la structuration actuelle de l’activité théâtrale québécoise et de son financement public, la chose s’avère pratiquement impossible et cette obligation bureaucratique et légale est lourde de conséquences artistiques.

Le constat n’est pas nécessairement neuf, mais le dernier rapport produit par le Conseil québécois du théâtre (CQT) a le mérite d’en synthétiser les diverses ramifications et de proposer des pistes de solution. Résultat d’une série de rencontres avec des intervenants du milieu et des représentants des différents conseils des arts, le document Propositions pour la diversification des modèles de gestion dans le milieu théâtral s’appuie notamment sur une série d’études effectuées ici ou ailleurs ainsi que sur des exemples locaux porteurs d’espoir.

Problèmes récurrents

Rappelons que les théâtres établis et les diffuseurs sont rarement dotés de réelles structures d’accueil pour les jeunes artistes, comme des programmes de résidence ou de mentorat. Ceux qui le font, La Licorne ou les Écuries par exemple, s’y aventurent à leurs frais, dans la mesure où ce genre d’initiative n’est pas ou peu reconnu par les organismes subventionneurs. Ainsi, tous les nouveaux arrivants dans le milieu qui désireraient se faire entendre doivent fonder leur propre compagnie, puisque seule celle-ci est habilitée à recevoir des subventions.

Les diplômés des écoles de théâtre étant nombreux, le nombre de compagnies en activité ne cessent d’augmenter : le CQT en dénombre environ 330. Outre le fait que ces dernières doivent batailler ferme pour espérer obtenir quelques miettes d’une tarte publique dont le diamètre stagne depuis des années, le fait même de devoir s’incorporer en compagnie entraîne également d’autres difficultés. La moindre d’entre elles n’est pas qu’avant de recevoir les fonds nécessaires à l’embauche de travailleurs culturels qualifiés, il faille faire la preuve qu’on puisse soi-même se farcir l’ensemble des tâches qui reviendraient à ces éventuels administrateurs, conseillers juridiques, comptables et autres spécialistes du développement de public.

De plus, les compagnies soutenues de manière pluriannuelle par les pouvoirs publics doivent notamment produire, ou à tout le moins diffuser, leurs créations, sans discontinuer ; c’est bien connu, l’inspiration et la pertinence suivent toujours l’exact cycle du passage des saisons… Ces compagnies doivent aussi rendre des comptes régulièrement en ce qui a trait à leurs efforts de recherche de fonds privés et de diversification des revenus, des exigences compréhensibles mais chronophages et épuisantes, surtout pour qui a essentiellement été formé en diction, en construction dramatique ou en dessin technique.

Solutions proposées

Le CQT n’en appelle pas à une révision complète des manières dont sont distribuées les différentes subventions au projet ou au fonctionnement dans le domaine du théâtre. L’organisme encourage simplement les pouvoirs publics à faire preuve de plus de souplesse, notamment en adoptant de nouveaux modèles plus en phase avec les transformations récentes de la pratique.

S’inspirant d’initiatives étrangères et d’exemples québécois jeunes ou encore en cours d’élaboration, le Conseil prône par exemple la reconnaissance et le soutien de nouveaux maillons intermédiaires. Qu’ils s’agissent d’organismes de gestion partagée qui permettent de centraliser les ressources disponibles ou alors de plateformes de production qui accompagnent les artistes de l’élaboration à la diffusion, l’objectif demeure de soulager le plus possible les créateurs du poids que représente la gestion d’une compagnie.

Dès lors que de tels joueurs de soutien intégreraient la partie, pourquoi ne pas offrir désormais des subventions dites intuitu personae, c’est-à-dire attribuées à des personnes plutôt qu’à des structures ? Les projets pourraient alors être évalués par les comités de pairs sur la seule base de leur intérêt artistique, sans la nécessité d’avoir à démontrer en sus un égal talent de gestionnaire et de démarcheur, comme c’est le cas en ce moment. Reste à voir comment seraient alors partagées les obligations légales et les éventuelles règles d’imputabilité en cas de pépin, mais il n’en demeure pas moins qu’il y a là les bases d’un nouveau système moins rigide.

 

Comme modèle local à surveiller, le CQT cite notamment LA SERRE — arts vivants, nouveau producteur du OFFTA, entre autres. Soulignons que le Conseil des arts de Montréal a lui aussi reconnu, par l’entremise d’une nomination à son prochain Grand Prix, l’apport déjà palpable de l’incubateur imaginé par Vincent de Repentigny et Jasmine Catudal. Pour avoir eu l’occasion à plusieurs reprises d’échanger avec cette dernière sur ce sujet précis, ce n’est guère une surprise de voir aujourd’hui son bébé faire figure de jeune chef de file dans le renouvellement de nos manières de faire.