Stephen Harper et les livres

L’actualité des dernières semaines ne laisse aucune place au doute : Stephen Harper n’a visiblement lu aucun des cent livres que lui a envoyés l’écrivain Yann Martel. On s’en souvient : entre avril 2007 et janvier 2011, l’auteur d’Histoire de Pi a tenu une correspondance à sens unique avec le premier ministre sortant, lui faisant parvenir un livre tous les 15 jours, accompagné d’une lettre personnelle, afin de donner à sa gouverne un peu plus de sensibilité à l’art, aux belles-lettres et finalement à la complexité de l’humanité contenue dans toutes ces suggestions littéraires.

Stephen Harper n’a pas lu En attendant les barbares, de John Maxwell Coetzee (livre no 67 dans la liste de Martel), critique fine et dérangeante d’un pouvoir central qui, dans une cité perdue au coeur d’un empire aux contours indéterminé, va fabuler une invasion de barbares pour mieux faire peur au bon peuple et maintenir son contrôle et son autorité dessus.

Ces barbares ne sont pas des exilés syriens, tutoyant la mort sur le chemin de l’exil. Impossible : l’écrivain sud-africain a imaginé cette histoire en 1980 ! Ce sont plutôt de simples nomades aspirant à vivre en paix sur leurs terres et qui vont devenir des victimes innocentes, persécutées par un magistrat pour asseoir son pouvoir en abusant de leur fragilité. Sombre perspective, autant dans un livre que dans une campagne électorale.

Il n’a pas lu Los Boys, de Junot Díaz (livre no 29), qui, à travers le quotidien du jeune Yunior, évoque cette vie de misère, dans une République dominicaine sans grands espoirs, qui fait naître l’appel de l’exil vers les États-Unis. Il n’a pas lu non plus Nadirs, de Herta Müller (livre no 75), cet ensemble de nouvelles autobiographiques qui plongent dans la jeunesse d’une femme ayant vécu sous l’oppression, les privations, les humiliations du régime salement dictatorial de Nicolae Ceausescu en Roumanie. Ces livres ébranlent forcément l’indifférence face aux destins brisés par l’absurde du pouvoir et convoquent généralement la compassion.

Pas de Maus ni d’Orange mécanique

Stephen Harper n’a pas lu la série en bande dessinée Maus, d’Art Spiegelman (livre no 12), cette fable faussement ludique qui, en proposant une lecture animaliste de la Shoah — l’auteur raconte surtout ici l’histoire de son père dans les camps de la mort —, rappelle que la déshumanisation des rapports, des politiques ou des sociétés est un carburant explosif qui fait avancer le racisme, la xénophobie et nourrit le manque de solidarité. Il n’a pas lu La ferme des animaux, de George Orwell (livre no 2), autre métaphore par les bêtes des dérives et conséquences parfois tragiques induites par un pouvoir se faisant trop dogmatique et cherchant à tromper les masses. Pas non plus Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, de Harper Lee (livre no 13), un polar qui surligne la victoire de l’odieux et de l’injustice sur les hommes lorsqu’ils essayent d’avoir raison contre les faits.

Stephen Harper n’a pas lu L’orange mécanique, d’Anthony Burgess (livre no 40), ce fruit acide dans lequel Alex, un petit délinquant trahi par ses drougies, voit sa vie basculer sous l’influence d’un gouvernement qui cherche à instrumentaliser la petite criminalité, pas lu Nikolski, de Nicolas Dickner (livre no 84), où une conscience environnementale s’exprime subtilement, de manière convaincante, pas lu Le premier qui pleure a perdu, de Sherman Alexie (livre no 94), qui malmène les préjugés, les stéréotypes envers les Premières Nations — vous savez, celles qui voient disparaître plusieurs de leurs femmes dans l’indifférence du gouvernement — ou encore The Gift, de Lewis Hyde (livre no 55), essai rappelant qu’il n’est jamais très bon d’assujettir la création artistique aux lois du marché. C’est ce qui peut donner parfois de bons livres !

La poésie d’une jeune Syrienne

Loin de cette liste, la semaine dernière, il y a comme de la poésie qui est sortie de la bouche d’une jeune réfugiée syrienne arrivée dans un petit village en Allemagne au terme de deux mois de marche où la traversée de plusieurs frontières lui a donné, à chaque fois, la peur au ventre. « Les bois, les rivières, tout est tellement beau ici, a-t-elle dit au micro d’une radio francophone. Vous savez ce qui se passe en Syrie, ça tue les humains de l’intérieur. Et ici, en arrivant, je me suis sentie à nouveau humaine. »

Espérons que le plan du gouvernement visant à assurer la sécurité des Canadiens face à l’accueil timide d’exilés — parce qu’un prof de droit syrien ayant tout abandonné derrière lui pour marcher vers la paix avec femme, enfants et un patrimoine familial entrant désormais dans un sac à dos, c’est risqué ! — nous protègera de celle-ci, visiblement un peu trop dangereuse pour M. Harper.

C’est qu’après sa route de l’exil, cette jeune femme de 19 ans, sensible et certainement lettrée, pourrait bien décider d’écrire un livre… Et lui donner cet autre plaisir honteux de ne pas le lire.

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1 commentaire
  • Michel Gélinas - Abonné 14 septembre 2015 20 h 23

    Texte brillant

    M. Deglisse, j'ai beaucoup apprécié votre texte et j'étais heureux de connaître une partie des titres offerts à «Harper» et que vous en démontriez la pertinence dans le contexte de ses lois rétrogrades qu'il fait voter par son parti, depuis longtemps.