Le corset

Qui peut bien s’opposer à une hausse d’impôt pour les Canadiens gagnant 200 000 $ ou plus par année, surtout si elle permet de réduire le taux d’imposition des ménages à revenus plus modestes ? C’est la question piégée à laquelle les conservateurs se retrouvent confrontés depuis que le chef libéral Justin Trudeau a annoncé qu’il agirait de la sorte.

La proposition est astucieuse puisque ce pan de l’annonce libérale ne coûterait (théoriquement) rien de plus au gouvernement. Elle aurait en revanche l’avantage d’améliorer la progressivité et l’équité du régime fiscal.

Sur le coup, le ministre de l’Emploi et du Développement social, Pierre Poilievre, cherchait ses mots pour tailler le chef libéral en pièces. Optant pour une réplique surréaliste, ses collègues et lui ont simplement accusé les libéraux de vouloir accroître les impôts des Canadiens gagnant 60 000 $ ou moins.

M. Trudeau propose pourtant de réduire le taux d’imposition sur la tranche de revenus de 44 701 à 89 401 $. Peut-être, mais il promet aussi d’annuler la hausse du plafond de cotisations au compte d’épargne libre d’impôt (CELI) alors que ce sont surtout ceux gagnant moins de 60 000 $ qui font les cotisations maximales, clament les conservateurs.

Selon leur logique, ils devraient donc profiter du nouveau plafond de 10 000 $. Ce n’est pas aussi simple. Ces personnes ont pu verser le maximum dans leur CELI parce qu’elles y ont souvent transféré des économies qu’elles avaient déjà. Avec le temps, a noté le directeur parlementaire du budget (DPB) dans un rapport récent, leur patrimoine ne sera pas assez important pour continuer à ce rythme, et encore moins pour profiter du nouveau plafond. Les mieux nantis, par contre, en bénéficieront de plus en plus.

 

L’autre mesure proposée par M. Trudeau consiste à simplifier les prestations pour enfants. Finis la prestation universelle pour garde d’enfants (PUGE), la prestation nationale pour enfant (PNE) et son supplément. Elles seront regroupées dans une seule prestation qui sera versée chaque mois. Elle sera non imposable mais diminuera graduellement passé un certain revenu, pour disparaître complètement quand il dépassera 150 000 $ par année.

Les conservateurs ont évidemment dénoncé le sort réservé à la PUGE, laissant entendre que les familles y perdraient au change. La PUGE a été bonifiée dans le dernier budget en plus d’être étendue aux parents d’enfants de 6 à 17 ans. Oui, oui, 17 ans pour une prestation de garde. En plus, Ottawa attendra au mois de juillet pour verser les six premiers versements. Un beau chèque tout juste avant les élections, mais imposable six mois plus tard.

La prestation promise par les libéraux sera plus généreuse pour toutes les familles dont les parents font moins de 150 000 $. Voilà qui est encore difficile à dénoncer, surtout que, pour la financer, du moins en partie, les libéraux mettraient fin au fractionnement du revenu pour les familles avec enfants. Cette mesure fiscale favorise les familles les mieux nanties en plus d’exclure totalement les familles monoparentales, ont démontré plusieurs études.

Les conservateurs ont trouvé une faille pour s’attaquer à cette promesse libérale : son financement. L’élimination du fractionnement du revenu ne suffira pas à couvrir la facture de la nouvelle prestation. Pour combler le reste, les libéraux misent sur le surplus annoncé par les conservateurs et sur d’autres mesures qu’on annoncera plus tard.

 

Malgré cela, les libéraux ont réussi à mettre en relief un grand défaut du dernier budget fédéral. Les conservateurs, qui croyaient s’être donné les meilleures munitions électorales qui soient, ont en fait torpillé une carte qui aurait pu leur servir.

Selon diverses études, dont une publiée l’an dernier par le DPB, « les changements apportés au régime fiscal depuis 2005 sont progressifs dans l’ensemble et profitent surtout aux personnes à revenu faible à moyen (ménages ayant un revenu de 12 200 à 23 300 $), leur revenu après impôt ayant augmenté de 4 % ».

En augmentant le plafond de cotisations au CELI et en permettant le fractionnement du revenu pour les familles avec enfants, le gouvernement a fait pencher la balance en faveur des mieux nantis. L’opposition n’avait qu’à trouver une autre manière de faire pour que le déboulonnage soit complété.

Persuadés que les libéraux promettraient seulement plus de dépenses et un fardeau fiscal plus lourd, les conservateurs n’ont jamais pensé que Justin Trudeau les affronterait sur leur terrain de prédilection, celui de la fiscalité.

Toutefois, en optant pour cette approche, le chef libéral se piège aussi un peu. Comment pourra-t-il ensuite s’engager à restaurer des services, à investir comme promis dans les infrastructures et l’éducation, la protection de l’environnement et ainsi de suite, sans aussi générer les revenus nécessaires ?

Tous les partis qui ne partagent pas la vision étroite que les conservateurs ont du rôle de l’État devront un jour ou l’autre, pour défendre la leur, aborder cette question difficile des revenus gouvernementaux. Sinon, ils resteront tous coincés dans le corset ficelé par les conservateurs.

3 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 6 mai 2015 01 h 55

    Un peut de lumière au bout du tunnel n'est pas de refus

    Pareille comme si nous ne savions pas que l'idéologie conservatrice nous reculait de plusieurs sciècles en arrière, mais que faire quand ce sont les réactionnaires et les opportuniste qui ont la faveur populaire, nous assistons a une réduction de la pensée et a la départition des valeurs sociales démocrates, je crois que dans les années soixante le Canada a connu un mouvement semblable, mais il y a longtemps deja, merci aux albertains de nous le rappeler , que le Canada c'est aussi la social denmocratie et pas seulement les sables bitumineux, avec ce qui se passe au Québec, je ne suis pas sur que nous pourrons maintenir longtemps un régime conservateur ou les bilans remplacent les idées, enfin un peu de lumiere au bout du tunnel n'est pas de refus

  • Sylvain Rivest - Inscrit 6 mai 2015 08 h 30

    les Séraphins du canada ...mon or.

    Devrait-on enseigner, dès le primaire, pourquoi nous payons des impôts et qu'est-ce que vivre en société, le partage, la solidarité... ?
    Et peut-être y revenir lors du secondaire... et par la suite promouvoir ces valeurs qui ne semblent pas être aquises. La droite reste une idéologie égoïste qui a pour but d'éliminer tous les autres et être seul sur la montagne.
    Les réformistes de Harper ont détruit le canada. Ils ont détruit sa capacité d'agir pour le bien commun. Et ceux qui en tire du bénifice sont des gens très riches car ils ne contribuent que minimalement à la communauté.

  • Yves Corbeil - Inscrit 6 mai 2015 09 h 21

    Gouverner c'est prévoir

    Et ce que nous voyons depuis longtemps, c'est qu'on ne prévoit pas grand chose dans ce pays et plus particulièrement dans cette province ou nous sommes les plus taxés. Avec l'horizon du terme à terme pratiqué par nos dirigeants peut-on s'attendre à plus.

    Nous avons exactement ce que nous acceptons comme société et le jour ou nous serons vraiment écoeuré peut-être que nous aurons une société plus juste et équitable ou la contribution de tous et chacun sera vraiment à la hauteur de ce qu'ils peuvent contribué pour le bien-être de tous le monde sans discrimination aucune.

    On a un très gros problème de partage sur cette planète et ça se réflète partout autour de nous.

    À-t-on vraiment baissé les bras face au diktats de ce monde.


    _Traité imposé par le vainqueur au vaincu.

    _Exigence absolue imposée par le plus fort au plus faible et n'ayant pour appui et justification que la force.