Les bêtes féroces du désespoir

Si je me rappelle bien mes cours, une bonne stratégie de communication publique doit reposer sur des objectifs clairs, transformés en messages simples, livrés à des groupes cibles aux moyens de moyens éprouvés, dont des porte-parole efficaces. C’est le b.a.-ba qui doit encore s’enseigner en science politique, même à l’UQAM.

Dans ce cas, du point de vue de la communication, ce printemps désagréable rate tout.

Reprenons. Quels sont les objectifs des grévistes (ou boycotteurs, comme l’on voudra) ? Il y a la lutte contre l’austérité, et au moins une association collégiale a rajouté « pour toujours », ce qui ne manque pas d’ambition. Il y a la dénonciation du pétrole, au moins de son transport par oléoduc. Il y a aussi ce mot d’ordre aperçu sur plusieurs pancartes : « Fuck toute », mais ce serait bien injuste de résumer toutes les revendications à cette éructation-là.

Les étudiants en lutte ont bien le droit de se battre pour des enjeux sociaux qui dépassent leurs strictes revendications corporatistes. En plus, quand ils se concentrent sur leurs droits de scolarité, on les traite d’égoïstes, et s’ils élargissent les revendications, on les taxe de rêveurs. Seulement, il faut des objectifs précis pour savoir comment mener et quand cesser le combat. Les responsabilités commencent dans les rêves.

La stratégie bancale s’arrime à un manque flagrant d’intelligence politique, ne serait-ce que pour comprendre les enjeux et les intérêts dans le contexte actuel. Dans une analyse éclairante publiée sur son blogue (et reprise en partie dans Le Devoir vendredi), le professeur de sociologie Simon Langlois, de l’Université Laval, rappelle que les problèmes avancés par les étudiants sont bien réels et aussi « plus complexes que certains discours simplificateurs ».

Il donne l’exemple du financement des universités, certes insuffisant. Seulement, si l’argent manquant finissait par venir, à quoi servirait-il ? Le « réinvestissement massif » réclamé par les étudiants irait-il par exemple combler les déficits des caisses de retraite de professeurs et de cadres déjà surgavés d’avantages sociaux ?

Message irréaliste

M. Langlois évoque aussi l’arbitrage étatique des différentes fonctions de l’État alors que les gouvernements, péquistes ou libéraux, appliquent depuis trop longtemps une politique récurrente du tout-à-la-santé. Elle se concentre maintenant symboliquement dans le poids des docteurs au cabinet du Dr Couillard. Le Québec est en train de devenir un gros hôpital, selon l’expression employée ces derniers jours par Monique Jérôme-Forget, ex-gardienne de la sacoche publique.

Faut-il donc ouvrir les vannes pour gonfler le salaire des riches médecins ou des compagnies pharmaceutiques ? Les étudiants auraient peut-être été mieux avisés de lancer un mouvement de contestation pour rééquilibrer les dépenses en faveur de quelques autres ministères, dont celui de l’Éducation.

En lieu et place, on se retrouve avec un message irréaliste livré sans le doucereux mélange d’intelligence et d’ironie qui faisait la marque des manifestations il y a trois ans. On a alors eu droit à des manifs de gosses de riches, à reculons ou à poil. L’humour est le premier antidote à la soumission.

On ne rit pas beaucoup cette fois. Au cégep du Vieux-Montréal vendredi, des militants ont déployé une bannière simili-bolchevique annonçant : « Social-traître, décalisse ». Au moins, en expulsant les journalistes des méchants médias capitalistes, l’assemblée générale du collège a eu cette ironique proposition de faire exception pour l’animateur de radio X Éric Duhaime.

En général, on est loin des détournements poétiques qui avaient permis en 2012 de remanier cette strophe de Miron pour clamer à l’encre rouge : « Nous sommes devenus les bêtes féroces de l’espoir. » Maintenant, la bêtise ne manque pas. La férocité non plus. Et qu’y a-t-il à espérer de quoi et de qui que ce soit quand les policiers matraquent des manifestants qui vandalisent ? La violence est le dernier refuge de l’incompétence.

La faiblesse ou plutôt l’absence de leaders forts dans le mouvement étudiant pose aussi un problème évident. Qui, aujourd’hui, à part quelques collègues affectés à la couverture des assemblées et des manifestations, peut nommer un seul porte-parole des étudiants en colère, radical ou pas d’ailleurs. Juste un. N’importe lequel. Il y avait bien Camille Godbout, mais l’ASSE s’en est débarrassée. En tout cas, le contraste demeure surpuissant avec les Léo Bureau-Blouin, Martine Desjardins et Gabriel Nadeau-Dubois du printemps érable.

Le conformisme devient souvent une forme de trahison dans la communication de masse. La résistance, plus encore dans les propositions radicales pour refonder le monde, ne doit pas pour autant rajouter du malheur en s’épargnant l’examen méticuleux des possibles et une patiente circonspection.

4 commentaires
  • Philippe Dubé - Abonné 13 avril 2015 07 h 38

    dernier refuge de l'impuissance

    À l'avant-avant dernier paragraphe, je dirais plutôt "La violence est le dernier refuge de l'impuissance". L'incompétence, comme la compétence, sont liés au domaine du savoir-faire alors que l'impuisance réfère directement au faire. Quand je suis acculé au mur de ne plus pouvoir agir, c'est là que je cède à la colère, au désespoir et à la casse. Je brise ainsi le mur de mon incapacité, du moins symboliquement, ce qui déjà est un premier pas vers la reconstruction. Il n'en tient alors qu'à mon sens de l'engagement et de la responsabilité.

  • Jean Boucher - Inscrit 13 avril 2015 09 h 44

    "...ironique proposition de faire exception pour l’animateur de radio X Éric Duhaime."

    Pas rassurant même si c'est "ironique". C'est peut-être ça notre avenir - pour longtemps - à toutes et tous, parce que le centre et la gauche ont jusqu'a maintenant faillis. La droite, de moins en moins molle, est au pouvoir presque partout et nous remodèle avant, durant et après les élections devenues de toutes façons presque inutiles, parce que les sondages et la pensée unique.

    Echec total pour les médias bourgeois dits démocratiques et les adminitrateurs d'universités qui ne leur font malheureusement plus confiance, même s'il faut, comme toujours, que jeunesse se passe. La matraque ne sera jamais la solution pour personne. Au Moyen-Age on respectait davantage les étudiants, maintenant on préfère les ordres de médias qui ne transmettent régulièrement que les ordres de Papa a raison ou "Big Brother".

  • Mario Cyr - Inscrit 13 avril 2015 10 h 35

    Bousculer les règles. Pas s'y conformer.

    C'est une contestation. Pas une opération de relations publiques. Les médias ont toujours de la difficulté avec le mouvement étudiant, qui n'entre pas dans leurs petites cases bien définies. En 2012, ils ne parvenaient pas à faire la distinction entre leaders étudiants et porte-paroles. Ni entre la violence des policiers, qui atteint l'intégrité physique des personnes, et celle des vandales, qui se borne aux objets. On voit que les journalistes n'ont rien appris de l'expérience passée...

  • Louise Melançon - Abonnée 13 avril 2015 10 h 49

    Pour l'éducation...

    Oui, les étudiantes et étudiants devraient cibler le désinvestissement dans l'Éducation.... et particulièrement ce qui se passe dans les universités devenues néo-libérales où les alliances chefs d'entreprises-autorités universitaires sont en train de faire mourir le concept d'université.