La concurrence chez les fous

Si tardif soit-il, le dénouement de la crise postélectorale doit normalement aider l’Afghanistan à se sortir de l’enfer dans lequel il se trouve depuis très longtemps. Les cinq mois de marchandage se sont soldés par une formule de partage du pouvoir entre Abdullah Abdullah, un héros de la résistance à l’occupation soviétique et au régime des talibans, et Ashraf Ghani, un ancien fonctionnaire de la Banque mondiale qui semble plus rassurant aux yeux de la communauté internationale.

Et les talibans dans tout cela? Même s’ils négocient avec Kaboul en position de force, ceux d’aujourd’hui ne sont pas aussi fanatiques que ceux de 2001, disait-on jusqu’à tout récemment. Cet espoir est peut-être exagéré, ou du moins prématuré. Les talibans ont en effet commis des atrocités inouïes contre leurs concitoyens la semaine dernière. Si les informations en provenance de la province de Ghazni se confirment, ils en auraient assassiné une centaine et, détail significatif, ils auraient décapité une douzaine de leurs victimes.

 

Ce n’est probablement pas la première fois que la milice commet ce genre d’exaction, mais il est presque évident que, cette fois-ci, elle a bêtement voulu relever le « défi » que les nouvelles vedettes de la folie djihadiste lui lancent depuis la Syrie et l’Irak. On les avait crus moins cruels, moins fanatiques que le soi-disant «État islamique», mais voilà que les talibans semblent dire aux abonnés des sites Internet extrémistes qu’ils ne veulent pas être en reste.

On a observé la même réaction dans le discours des filiales syro-irakiennes d’al-Qaïda : n’allez pas voir la concurrence, disent-elles ; si vous voulez de l’horreur, faites-nous confiance, nous nous y connaissons et nous livrons la marchandise depuis un bail.

Sitôt l’élection du nouveau président confirmée, on a appris que le gouvernement afghan ne pourrait pas payer ses employés le mois prochain. Seuls les fonctionnaires civils seront affectés. Les policiers et les militaires seront payés normalement à même un fonds séparé. Ainsi vont les priorités de l’État afghan, dont le budget dépend pour les deux tiers de l’aide internationale. Washington, le principal bailleur de fonds, n’exclut pas d’avancer la somme nécessaire au paiement de tous les fonctionnaires, mais à condition que cette avance lui soit remboursée. Cela ne pourra se faire qu’en réduisant les dépenses et en percevant plus d’impôts.

 

En face des talibans, on a donc un État qui paie ses forces de sécurité rubis sur l’ongle, mais qui va être contraint de sabrer ses programmes sociaux déjà squelettiques. C’est l’art de creuser les causes qui produisent les effets indésirables, c’est la répétition des mauvais scénarios qui se jouent sans cesse dans des pays comme l’Afghanistan. C’est Retour vers le futur et Le jour de la marmotte, tant qu’on n’aura pas réactivé le mécanisme qui permet au temps de reprendre son cours. Contrairement aux films cultes, les rééditions à l’identique des sales guerres dans les mêmes pays finissent par lasser le public.

Les États-Unis vont garder un peu moins de 10 000 militaires sur place après la fin de l’année, en vertu d’un accord bilatéral que le successeur d’Hamid Karzaï vient de signer. Le Canada, de son côté, « s’engage à verser, d’ici à 2017, 227 millions de dollars additionnels pour l’aide au développement et 330 millions de dollars pour aider à soutenir les forces de sécurité nationales afghanes », selon l’Agence canadienne de développement international. La priorité continue donc d’être accordée à la chose militaire, mais dans des proportions moins écrasantes qu’à l’époque où nos soldats étaient déployés en Afghanistan. C’est le scénario habituel quand une crise est reléguée au rang des « conflits oubliés ». L’« action » s’est déplacée ailleurs. Les égorgeurs de l’avenir, ce sont pour l’heure ceux qui font un tabac sur Internet à partir des maquis syrien et irakien ainsi que des faubourgs de Londres, Bruxelles et Marseille.

3 commentaires
  • André Martin - Inscrit 2 octobre 2014 09 h 04

    La logique terrible derrière votre article...

    Il se dessine une logique assez terrible derrière votre article, monsieur Levesque.

    Comme si ces terres guerrières, qui font le pain et le beurre des armuriers de la planète, rivalisaient entre elles dans ce festival de l’horreur/terreur pour attirer l’attention du spectateur occidental qui déménage rapidement son regard désabusé et repus d’une scène à l’autre.

    L’implantation de démocraties autofinancées et fonctionnelles semble totalement impossibles ou non attrayantes – voire non souhaitées – , en regard du succès remporté par les cotes d’écoutes internationales pour les soaps sanglants qui déboulent non stop sur nos écrans, jours après jours.

  • Mario Bélanger - Abonné 2 octobre 2014 11 h 24

    Pourquoi attirer l'attention de l'Occident?

    Ce que je comprends mal, c'est pourquoi les talibans ou les membres de l'État islamique tiennent-ils autant à attirer l'attention de l'Occident. Ils savent bien qu'en égorgeant quelques Occidentaux, les États-Unis et leurs alliés vont riposter avec force contre eux, avec tout ce que ça comporte de risques pour affaiblir leurs troupes. Si ces guerriers sanguinaires souhaitent dominer leur région du monde, pourquoi susciter la grogne chez de puissants ennemis qui vivent dans de lointains pays?

    • Céline A. Massicotte - Inscrite 2 octobre 2014 17 h 09

      M. Bélanger, je crois que tant l'auteur de l'article que le commentaire d'André Martin réponde en partie à vos questions. L'Occident ne guerroie que minimalement, et après... débrouillez vous. Ces intégristes extrémistes le savent bien, tout comme malgré leurs menaces, les occidentaux savent bien que de l'autre côté c'est la même chose: ces brutes infâmes et incultes ne pourront conquérir le monde comme ils le prétendent. Alors dans les faits... qui paient de leur sang, de leur vie.

      C'est un peu comme le colonialisme qui n'existerait plus, officiellement s'entend, mais les pays d'Europe, principalement, innondes l'Afrique du Nord entre autres, avec les produits de leur agriculture tandis que les agrigulteurs locaux crèvent pratiquement avec les maigres fruits de leur travail.

      Tellement de choses qu'on nous cache, qui nous échappent à nous les observateurs... impuissants.