Un cas d’extrémisme religieux ou de manipulation politique?

Elle s’appelle Maryam et lui David. Elle est née au Soudan, d’un père musulman absent et d’une mère chrétienne. Lui est du sud du pays, devenu le Sud-Soudan, à majorité chrétienne. Sa famille avait fui aux États-Unis en 1988 durant la guerre civile. Désormais américain et sud-soudanais, David a épousé Maryam à Khartoum, la capitale, dans une des églises catholiques. Hollywood en ferait un Roméo et Juliette religieux s’il ne s’agissait, fort probablement, d’une sale histoire politique.

 

Bien que le Soudan ait adopté, en 1983, une version de la charia qui donne aux enfants la religion du père et prévoit, en cas d’apostasie, la peine de mort, le Coran édicte qu’« en religion il n’est pas de contrainte » (au sens qu’on ne saurait imposer une conversion) et Mahomet, selon certains récits, a épargné parfois une telle sanction à quelques apostats (notamment à son secrétaire). Les avocats de Maryam ont, en appel, plaidé que la Constitution du pays (2005) garantit la liberté de religion.

 

Les juges, contrairement à la cour de première instance, ont reconnu que Maryam, bien que née d’un père musulman, avait été éduquée par sa mère. On ne pouvait tenir sa foi catholique pour une apostasie, et encore moins son mariage, pour un « adultère » (punissable, de surcroît, de 100 coups de fouet). Mais d’où venait qu’un « membre » de sa famille paternelle ait porté l’accusation contre elle ? Et que des « proches » aient promis, en cas de libération, d’exécuter eux-mêmes son châtiment ?

 

Détention chaînes aux pieds, bébé naissant en cellule, peine de mort, il n’en fallait pas plus pour susciter en Occident les plus vives protestations parmi les défenseurs des droits fondamentaux, mais aussi quelques gouvernements, dont celui des États-Unis, pays où la peine capitale est encore inscrite dans des lois et exécutée par plus d’un État. Selon la BBC, le Soudan n’applique que rarement la peine de mort. Mais, pour des observateurs français, l’affaire n’était pas juridique mais politique.

 

Le procès aurait été une manoeuvre visant à présenter le Soudan aux autres pays musulmans comme un État exemplaire, ne craignant pas, lui, d’imposer sa foi et sa loi et ainsi de tenir tête aux pays occidentaux. La charia serait cette fois utilisée non par des fanatiques, mais par des politiciens retors, souvent éduqués en Occident, et qui cherchent du même coup à recouvrir d’une légitimité religieuse la dictature qu’ils exercent sur la population.

 

En même temps, il s’en trouverait aussi à Khartoum pour ménager les Américains, venus au secours du couple, et ainsi ne pas trop attirer l’attention de Washington sur leurs trafics, notamment en Centrafrique, où ils arment des rebelles, désorganisent des gouvernements, détournent ivoire et diamant, et font de lucratifs placements à l’étranger. D’où finalement la libération de la jeune femme et le départ du couple, papiers soudanais en bonne et due forme, vers les États-Unis.

 

Mais qu’en est-il de l’apostasie et de la peine de mort ? S’agit-il d’une utilisation de la loi par des religieux ou d’une utilisation de la religion par des politiciens ? Dans l’empire grec d’Alexandre, les religions étaient partout reconnues. C’était là une pratique visant à éviter les querelles entre croyances et à préserver les villes du mécontentement et de la révolte. Il allait toutefois en être autrement dans l’Empire romain, trois siècles après Jésus-Christ et trois autres avant Mahomet.

 

Certes, Rome avait longtemps interdit — et toléré — le prosélytisme. Mais les juifs faisant des conversions parmi les chrétiens, leur zèle, jugé criminel, sera réprimé. Puis, une loi de 409 tient pour subversive la propagande juive et, en 438, on inflige la peine de mort à tout juif qui aura converti un chrétien. Le même sort attendait le chrétien passé au judaïsme. La Rome impériale n’interdit aucune religion. Mais la Rome chrétienne allait faire des juifs une communauté totalement marginalisée.

 

Plus tard vinrent les expulsions, de quelques villes puis de pays entiers. Les juifs n’échappèrent au bûcher que par l’exil ou la conversion. Après la Réforme protestante, la France catholique les expulsa de ses colonies. En Nouvelle-France, la colonie allait être, ordre du Roi, réservée aux seuls catholiques. Partout dans les pays menacés par des gens de la mauvaise foi, une immigration sélective et préventive allait dispenser les autorités d’avoir un jour à les expulser par force de loi.

 

Dans les pays dominés ou définis par une seule religion, l’apostasie allait également équivaloir à une trahison (en faveur de l’étranger) ou à une subversion (du régime en place). Des minorités d’allégeance ou de tradition différentes seront certes tolérées, à condition de ne pas remettre en question l’ordre établi. Néanmoins, pour maintes confessions et ethnies, les mariages « mixtes » et les conversions allaient longtemps être considérés comme des pertes ou des dangers, surtout par les autorités cléricales et communautaires.

 

Aujourd’hui, vingt pays à majorité musulmane interdisent l’apostasie. D’après un sondage du Pew Research Center, en Afghanistan, au Pakistan, en Malaisie, en Égypte, en Jordanie et dans les territoires palestiniens, un grand nombre de musulmans sont en faveur de la peine de mort en cas d’apostasie. En ces pays peu démocratiques, peut-être faut-il prendre avec des pincettes ces expressions d’opinion. Mais le phénomène vaut d’être compris.

 

Vestige du passé ? Crainte du présent ? Pourtant, à voir la suspicion grandissante en Occident à l’égard de l’islam et des gens en provenance de pays musulmans, peut-être faut-il y discerner également un « héritage » commun à la plupart des sociétés contemporaines.


Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l’Université  de Montréal.

27 commentaires
  • Louise Melançon - Abonnée 30 juin 2014 07 h 35

    Que voulez-vous dire?

    Article intéressant... mais Monsieur Leclerc, que voulez-vous dire avec votre conclusion? C'est loin d'être clair....

    • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 30 juin 2014 14 h 59

      C'est assez clair. Les Chrétiens d'Amérique et d'Europe sont très méfiants à l'égard des Musulmans. Certains sont mêmes méfiants à l'égard de tout ce qui n'est pas né à moins de 100 kilomètres de chez eux. Bien sûr, nous n'appliquons pas la peine de mort, et le mariage mixte ne suscite pas autant de critique qu'il y a 50 ans, mais l'héritage demeure, voilà la conclusion.

    • Nicole Ste-Marie - Abonnée 1 juillet 2014 09 h 53

      C'est tout a fait clair, relire à partir de "Mais qu’en est-il de l’apostasie et de la peine de mort ? "

      Les juifs et les protestants le même combat. Deux religions qui ne cherchent pas a enrichir un chef suprême.

  • Nicole Moreau - Inscrite 30 juin 2014 07 h 55

    dans ce cas-ci, il ne s'agit pas d'un héritage commun...

    l'incident au Sud Soudan se passe maintenant, alors que les sociétés occidentales ont abandonné depuis longtemps déjà ce type de précepte, c'est ça qui est surprenant et totalement inacceptable pour une occidentale

    • Nicole Moreau - Inscrite 30 juin 2014 08 h 45

      il me semble que la teneur de cet article minimise cet incident, comme si celui-ci ne représentait pas une grave atteinte aux droits de la personne, être victime d'une condamnation à mort et de 100 coups de fouet avant, ce n'est pas rien, de même qu'accoucher en prison avec cet épée de Damoclès sur la tête

    • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 30 juin 2014 15 h 01

      Nous sommes passés bien près de voir un parti politique marquer administrativement les tenants de certaines religions, après les avoir marqués dans le discours. Ce n'est pas du passé.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 30 juin 2014 17 h 00

      Oui, nous sommes passé près de voir instauré la charia en Ontario, mais grâce à des gens engagés, cela n'a pas passé... Nous devons demeurer vigilants.

  • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 30 juin 2014 08 h 33

    Monothéisme chrétien

    Les sociétés et les empires qui admettaient plusieurs dieux (polythéistes) étaient forcément tolérantes. L'intolérance apparaît avec le christianisme qui a prétendu étendre à l'humanité entière ce qui était la croyance d'un grouoe. Les Juifs, qui croyaient pourtant un un dieu unique (Yaweh), n'avaient pas franchi ce pas; les chrétiens l'ont fait.

    À partir du moment où il n'y a qu'un seul dieu et qu'il s'agit du vrai dieu, tous les autres sont faux et dans l'erreur. La suite est inévitable.

    Desrosiers
    Val David

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 30 juin 2014 16 h 45

      L'état d'Israël est loin d'être tolérant envers les minorités, et le judaïsme et ses lois en sont le moteur. Aucune religion n'échappe à cette ambition de conquête et de règne du monde, et la tolérance est la moindre de leurs vertues.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 30 juin 2014 08 h 36

    Punir l'apostasie est un acte religieux, exclusivement

    Jusque vers 1600, en Espagne, un Catholique qui se convertissait à une autre religion était passible de la peine de mort. L'apostasie a cessé d'être un "acte criminel" lorsqu'on a séparé l'État de l'Église.

    Incapable de recourir aux outils répressifs de l'État (ce dernier se chargeant de la sale besogne d'exécuter ceux condamnés par le pouvoir religieux), le Catholicisme s'est transformé au cours des siècles qui ont suivi en une religion d'amour. Les cathares, les Huguenots et tous ceux qui ont péri sur les bûchers de l'Inquisition ont du se retourner dans leurs tombes.

    L'apostasie est encore punissable de la peine de mort là où ne s'est pas encore faite la séparation entre l'État et l'Église, notamment dans beaucoup de pays musulmans. Dans ces pays, le Prophète est un modèle à suivre. Or Mahomet était à la fois un chef religieux et un chef d'État.

    Sous les pressions internationales, lorsqu'un pays musulman hésite à appliquer la peine de mort pour apostasie, les fidèles eux-mêmes estiment avoir le "droit" d'assassiner le coupable et sont incités à agir par leurs imams. Rares sont ceux qui survivent à l'appel de l'assassinat; la seule issue est alors de quitter son pays immédiatement.

    • Sylvain Auclair - Abonné 30 juin 2014 14 h 14

      À titre d'information:
      L'édit qui interdisait sous peine de mort aux Juifs de séjourner ou de vivre en Espagne, signé le 31 mars 1492, est resté en vigueur jusqu'au...
      28 juin 1967...

  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 30 juin 2014 08 h 47

    Craintes bien fondées

    Je ne peux croire qu’on tente encore de relativiser d’une manière si maladroite des événements dans des pays non occidentaux, en nous rappelant que nos pays ont persécuté les minorités religieuses. Faut-il rappeler que nous sommes à l’ère où la liberté de religion empiète de plus en plus sur toutes les autres libertés dans les pays occidentaux, et que tous les débats visent à produire un retour du balancier?

    Quant à la question à savoir si le jugement de cette Soudanaise est un cas d’extrémisme religieux ou de manipulation politique, encore une fois, on tente de disculper l’islam et de rejeter la faute sur la politique. Tout d’abord, la sharia, ou loi coranique, traite très catégoriquement de l’apostasie. Ensuite, il a fallu que les lois soudanaises puissent permettre une telle poursuite et condamnation. Donc, un autre exemple parfait des dangers de non-séparation de l’État et de la religion.

    Je suis sidérée de lire un tel article, où l’on tente de nous mettre en garde contre nos propres sentiments de crainte envers l’islam et les adeptes qui affichent leur adhérence stricte à cette religion et sont réticents à s’intégrer dans nos sociétés occidentales et à en respecter les valeurs et les lois, alors même que l’on apprend qu’un nouveau califat a été réinstauré.

    • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 30 juin 2014 15 h 09

      Craintes bien fondées effectivement, M. Leclerc a raison de rappeler que l'intolérance et le souci d'homogénéiét culturelle est un héritage commun.

      Où donc voyez-vous parler des "adeptes qui affichent leur adhérence stricte à cette religion et sont réticents à s’intégrer dans nos sociétés occidentales et à en respecter les valeurs et les lois", là où M. Leclerc parle de l'Islam? Vous prenez une partie pour le tout.

      Les gentils petits Musulmans, des gens comme nous qui aiment le hockey et les barbecues, sont-ils mieux acceptés dans votre quartier? Est-ce qu'ils partagent vos valeurs s'ils sont enseignants ou professionnels médicaux?

      Bigoterie commune, qui coûta le pouvoir à un certain parti.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 30 juin 2014 17 h 06

      Toutes les religions, monsieur, montrent une intolérance aigue, lorsqu'on ont le pouvoir politique.

    • Louise Melançon - Abonnée 1 juillet 2014 07 h 54

      Je suis de votre avis, madame Lapierre, ce n'est pas parce que nous aurions un "héritage commun", ou plutôt que les religions ont toutes ces tendances, qu'aujourd'hui nous ne devrions pas nous élever contre cela! Et vous avez raison: c'est la collusion entre religions et pouvoirs politiques qui est mortelle.