Le pouvoir comme principe

Le premier ministre Stephen Harper n’assistera pas au prochain sommet du Commonwealth, au Sri Lanka, à la mi-novembre. Le Canada tarde à signer le nouveau traité sur le commerce international des armes conventionnelles, un des rares pays à hésiter. Alors qu’il dit vouloir combattre le viol comme arme de guerre, le Canada refuse que son aide étrangère finance des services d’avortement offerts aux victimes de viol ou d’inceste.

 

Ce ne sont que trois exemples, parmi les plus récents, d’une politique étrangère qui semble relever trop souvent des préoccupations intérieures des conservateurs. Le gouvernement prétend, pour sa défense, avoir une politique fondée sur des principes clairs dont il refusera de déroger, peu importent les conséquences.

 

Mais quels principes peuvent bien guider cette décision de bouder la réunion des chefs d’État et de gouvernement du Commonwealth et même de menacer de couper les vivres à cette organisation, une escalade étonnante et sans précédent de la part du Canada ? Si la situation des droits de la personne au Sri Lanka - le prétexte offert par M. Harper - le préoccupe à ce point, ce n’est pas en jouant les abonnés absents qu’il inspirera un changement.

 

S’il avait eu le courage de ses convictions, il aurait plutôt profité de l’occasion pour rallier les pays membres partageant ses inquiétudes, faire réellement pression sur le Sri Lanka et mettre le président Mahinda Rajapaksa sur la sellette. Pour l’instant, c’est ce dernier qui doit être content.

 

Et depuis quand menace-t-on de cesser de financer une institution multilatérale pour punir un de ses membres ? Qu’y a-t-il derrière tout cela ? La diplomatie commanderait de faire l’inverse. D’investir cette institution pour convaincre les autres membres de faire front commun. Mais cela exige patience et doigté et beaucoup de temps. Or, quand le but est plutôt de charmer une communauté tamoule ayant un poids politique certain dans la région de Toronto, on fait un coup d’éclat. Pour qu’elle remarque et, espère-t-on, fasse preuve de gratitude sous la forme de votes précieux.

 

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Le refus de signer le traité sur les armes conventionnelles est de la même eau. Les États-Unis, le pays développé qui abrite sûrement le lobby des armes à feu le plus influent du monde, ont signé le document en question. Notre gouvernement, lui, invoque pour justifier ses tergiversations le besoin de s’assurer que le traité ne nuira pas aux détenteurs légaux d’armes à feu canadiens ! La vérité est que les conservateurs veulent s’assurer de ne pas perdre l’appui de ces propriétaires d’armes qu’ils cajolent depuis toujours.

 

Même chose avec le lobby pro-vie. Les conservateurs ont toujours pu compter sur une bonne portion de ces électeurs, mais ces derniers sont plutôt frustrés du refus du gouvernement Harper de relancer le débat sur le droit à l’avortement. Alors, on calme le jeu en serrant la vis là où on sait ne pas avoir à subir un contrecoup électoral, c’est-à-dire à l’étranger. Dès le lancement de son initiative pour la santé maternelle et infantile, en 2010, le premier ministre Harper a clairement établi qu’aucun fonds canadien ne pourra servir à des programmes de planification des naissances comportant des services ou de l’information sur l’interruption de grossesse.

 

Le ministre du Développement international, Christian Paradis, a confirmé il y a une semaine que cela s’appliquait aussi dans le cas de services offerts à des jeunes filles mariées de force à un jeune âge ou à des femmes victimes de viol comme arme de guerre. Les femmes les plus vulnérables du monde ! Et on nous parle de principes…

 

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Le ministre des Affaires étrangères, John Baird, a souvent affirmé que le Canada a perdu la course pour un siège au Conseil de sécurité des Nations unies à cause de son refus de plier sur ses principes.

 

Il y a un hic. La défense de ces principes semble à géométrie variable et se traduire plus souvent par un repli sur soi que par une volonté de les faire prévaloir en travaillant de concert avec nos partenaires. En un mot, sous M. Harper, le Canada ne cherche pas à exercer une réelle influence dans l’arène internationale. Il le fait de façon ad hoc. Souvent en fonction de ses intérêts domestiques ou, pour être précis, électoraux.

 

On est loin de l’époque où Brian Mulroney menait la charge au sein du Commonwealth contre l’apartheid, où le Canada portait à bout de bras des traités comme celui sur les mines antipersonnel, contribuait utilement à la préparation du Sommet de la Terre à Rio, aux discussions autour de la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, à celles sur le traité contre le trafic des armes conventionnelles, et j’en passe.

 

Cela ne veut pas dire que les conservateurs ne font rien par principe, mais ils oublient trop souvent les leurs pour qu’on ne le remarque pas. Il n’y a toutefois rien de nouveau à cette stratégie qui fait appel aux intérêts particuliers de chacun. Le plus triste est que cela semble bien fonctionner puisque les conservateurs sont aujourd’hui au pouvoir, armés d’un mandat majoritaire, et que d’autres partis les imitent volontiers.