#chroniquefd - Religions incertaines

Le lotus, peu importe sa position, est parfois difficile à digérer. Demandez à ce jeune couple de Californiens qui, il y a quelques semaines, a décidé de traîner en justice l’école fréquentée par leurs deux enfants pour prosélytisme déplacé.


Ça s’est passé dans la région de San Diego. Au coeur de l’affaire : des cours de yoga Ashtanga offerts aux élèves de l’établissement scolaire public, pour leur faire respirer, avec maîtrise de soi et conscience de l’air du temps, et qui ont fait rapidement perdre leur calme à Stephen et Jennifer Sedlock. Selon eux, cet espace voué à l’activité physique et la relaxation n’était rien d’autre qu’un lieu d’« endoctrinement » de leur progéniture, de non-respect flagrant de la liberté religieuse et de « promotion inconstitutionnelle des religions » issues du continent asiatique. La semaine dernière, après les avoir écoutés, un juge de la Cour supérieure de cet État, John Meyer, a rejeté la demande de suspension de ces cours, reconnaissant certes les fondements religieux du yoga, mais insistant sur le fait que la dilution de ces fondements dans le contexte social américain en fait désormais un phénomène purement culturel qui, comme l’art de préparer des crêpes ou le baseball, a forcément sa place en milieu scolaire. En gros.


Avec son épée, la réponse livrée par le gardien de la justice n’est bien sûr pas très étonnante. Elle n’enlève par ailleurs rien à la pertinence de la question posée par ces parents qui, avec l’émotion et l’instinct protecteur qui sied à leur statut, ont, malgré eux sans doute, réussi à attirer les regards sur la confusion religieuse, la méprise, vue de l’extérieur, qui accompagne désormais cette activité, comme bien d’autres d’ailleurs, à une époque où les régimes de croyance, les lieux de culte, les textes favorisant la communion sont eux aussi en mutation, sous l’effet de l’individualisme - toujours lui - et de l’insoutenable angoisse existentielle que l’humain, malgré ses bébelles numériques, son culte de la performance et de l’instant, n’arrive toujours pas à évacuer de son quotidien. Saleté de condition humaine, va !

 

Dogmes et apparences


Le yoga n’est pas une religion, mais il en a tout l’air avec ces nombreuses « églises » qui, depuis quelques années, ont pignon sur rue dans les métropoles du monde en affichant leurs allégeances diverses - hatha, moksha, sangha… -, pour mieux attirer des hordes de fidèles facilement identifiables au tapis de caoutchouc qu’ils transportent sur le dos, souvent avec fierté. Ce signe extérieur d’appartenance à une communauté, celle des yogis modernes, est d’ailleurs présenté sur certains sites spécialisés comme un « espace sacré ». Dans ces temples, il est question de respiration, de posture, de raffermissement des « points mous », mais également d’une « pratique » qui permet de « vivre l’instant présent », d’un corps qui devient « l’instrument de sa mise en forme » et de la découverte d’un moment que le yogi prend « juste pour lui ». Imaginer quelqu’un en chaire en train de raconter tout ça n’est effectivement pas très compliqué.


En ces temps qui se cherchent, d’autres religions apparentes semblent d’ailleurs faire du chemin un peu partout, particulièrement à vélo, autre objet et pratique qui, dans les milieux urbains, prête de plus en plus le flanc à la méprise religieuse. Un doute ? Aujourd’hui, face au vélo en ville, l’important est autant d’en faire que d’en parler en permanence, pour affirmer une identité, une conviction, l’appartenance à un groupe de communiants ou, mieux, pour convaincre les impurs qui n’ont pas encore entendu l’appel du dérailleur.


Le vélo au Québec a son pape : Pierre Lavoie. Il déchaîne les passions, suscite la démesure dans les émotions, lorsqu’on entrave sa pratique : mettez des policiers et des contraventions sur une piste cyclable, et vous verrez un culte cyclo-urbain pousser un cri de liberté. Quant au prosélytisme, il passe en partie par des BIXI dont on vante collectivement la prolifération rapide à travers le monde. En 2013, les croisades partent désormais d’une usine de Chicoutimi. Et elles ont été dessinées par le penseur d’objets Michel Dallaire.

 

Péché collectif


Le vélo est certainement la branche roulante d’une autre religion qui n’en est pas une, mais qui fait tout, elle aussi, pour confondre le présent : celle de l’environnement, qui a aussi donné l’Église de la sainte bouffe bio et équitable, et dont quelques représentants revêtent parfois, malgré eux, des apparences dogmatiques. C’est un peu ce qui est arrivé à Amir Khadir de Québec solidaire, dimanche dernier, sur les lieux du drame de Lac-Mégantic, lorsqu’il a évoqué un péché collectif, soit une économie dépendante du pétrole, pour expliquer le drame se jouant toujours derrière lui. Au loin, des survivants attendaient avec angoisse un appel de leur proche disparu, plutôt qu’un appel au repentir, face à la fatalité. Appel qu’un curé de campagne, dans les belles années du christianisme au Québec, n’aurait sans doute pas mieux formulé.


En Californie, le yogi s’est sécularisé pour devenir désormais la composante d’un phénomène culturel très contemporain détaché de tout ancrage religieux, vient de statuer un juge. Visiblement, le moraliste, le prosélyte, le combattant des infidèles, le croyant voyagent désormais sur le même genre de tapis…

5 commentaires
  • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 9 juillet 2013 07 h 27

    Amir le cérébral

    Si les gens sont morts brûlés, Amir, c'est pas d'abord parce que nous dépendons du pétrole. C'est parce que les freins ont lâché dans une pente.

    Il y a un temps pour les causes lointaines, il y en a un pour la simple compassion.

    Et les gens ne sont pas assez fous pour ne pas comprendre les causes. Mais plus tard, veux-tu? Ton parti ne s'appelle-t-il pas «solidaire»?

    Desrosiers
    Val David

  • Jean-Robert Primeau - Inscrit 9 juillet 2013 07 h 51

    Bien dit !

    Comme toujours, le texte de M. Deglise appelle à la réflexion. Celui-ci me touche particulièrement. Toutes sortes de causes créent des protagonistes moralistes mais pas toujours. On dirait que l'abandon de la religion catholique crée un vide qu'il faut combler. Ça se voit dans bien des domaines de la vie.
    Merci M. Deglise ! :)

  • Sylvain Auclair - Abonné 9 juillet 2013 08 h 07

    Et l'automobile?

    N'est-elle pas aussi une religion? Majoritaire, celle-là, comme le bon vieux catholicisme?

  • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 9 juillet 2013 10 h 00

    Confusion religieuse bien québécoise

    Notre fameuse et si souvent déclarée «sortie» de la religion, qui suscite parfois quelque nostalgie du genre «nous avons jeté le bébé avec l'eau du bain» et autres rappels à la nation mythique, entraîne une conséquence langagière assez étrange.

    Nous sommes obsédés par la «religion». Dès qu'un phénomène social a des adeptes, et surtout s'il nous dérange, quelque glissement sémantique et la métaphore surgit : un ayatollah de la langue, le temple du hockey, le pape du vélo, etc.

    On oublie que la religion n'est qu'une modalité de l'existence culturelle. Elle comporte des préceptes moraux, une vision du monde et de la création, des textes sacrés. C'est plus qu'un glissement, c'est un véritable travestissement qui nous amène à croire que le vélo, la bouffe bio, ou le hockey en sont. Est-ce que la voiture et le fast-food en seraient tou autant?

    Confuision qui nous empêche d'en discuter : qui, dans notre société frileuse, débuterait une discussion en concédant boire les paroles d'un hiérarque ou vivre selon un code révélé, plutôt que selon son esprit critique?

  • Luc Le Blanc - Abonné 10 juillet 2013 10 h 55

    Drôles de raccourcis

    La nécessité de toujours débusquer de nouvelles tendances pour noircir un papier régulier vous oblige souvent à de drôles de raccourcis entre des faits minces et de fumeuses théories.

    Pierre Lavoie, un pape du vélo? Ça serait pas plutôt David Veilleux au Tour de France? En tous cas, rien à voir avec le vélo urbain. Je ne serais même pas surpris d'apprendre que ni l'un ni l'autre ne roule jamais en ville. Les cyclistes de route sont souvent peu attirés par le vélo urbain.

    Les cyclistes qui crient à la liberté face aux contraventions? Plutôt au harcèlement, voire à l'acharnement. Encore vu hier: une cycliste qui passe de la piste Berri à la voie Viger et qui se fait pincer pour virage à droite sur feu rouge par un flic planqué en bordure de la voie Viger. Belle trappe à ticket, mais quelle est l'utilité sociale de cette contravention à part le butin facile?

    Le vélo urbain, une religion? Un moyen de transport plutôt, et efficace certes. Suis-je aussi en religion quand je prône le transport en commun? Drôle de prosélytisme: maintenant que je suis passé au vélo quatre-saisons, je pousse encore les gens vers le métro, ça fera moins de monde sur les pistes. Mais bon, avec le triste bilan des pannes de la STM, c'est pas facile.

    Et fait, vu les sacrifices qu'on consent pour l'automobile, c'est plutôt là qu'on pourrait déceler une ferveur religieuse?