#chroniquefd - L’erreur de jugement

Même si l’on vit dans un monde où tout va de plus en plus vite, parfois ça peut être long avant de se rendre compte que l’on est numériquement en train de faire une grosse connerie.


Parlez-en à Dom del Torto, ce gars qui travaille dans le monde de l’animation à Londres et qui, dans les dernières semaines, après s’être fait voler son ordinateur portable, a écrit malgré lui une fascinante histoire en prise directe avec le présent. Une histoire qui allie technologie intrusive, vengeance, vigilantisme, exposition du soi, surmédiatisation et dont le dernier chapitre s’intitule, « l’erreur de jugement » avouée par la victime de ce vol qui regrette d’avoir eu les moyens d’aller si loin. Drôle d’époque.


On remonte le petit maelström à sa source. Le 4 février dernier, Dom se fait voler son ordinateur dans son appartement de la capitale britannique. Il n’est pas très content. Mais il a un atout dans sa manche : prévoyant, l’homme a installé en effet une application invisible qui permet de suivre son ordinateur à la trace, dans l’éventualité d’un vol ou d’un égarement.


L’app, comme on dit, est assez redoutable, puisqu’elle permet de géolocaliser l’objet avec une précision chirurgicale, tout en prenant en photo, par l’entremise de la caméra interne, et sans qu’il s’en rende compte, le nouveau propriétaire de l’ordinateur mal acquis.


Et ça fonctionne…


Le 23 mars, soit dit en passant jour de son anniversaire, Dom reçoit un cadeau amusant : un message de son ordinateur envolé qui, visiblement, avait très envie de prendre le large. Selon les informations récoltées par l’application cachée, l’appareil se trouve désormais à… Téhéran, en Iran, dans une famille ordinaire qui, comme en témoignent les clichés envoyés, semble aussi très heureuse avec.


Quotidien mis en scène


À une époque où, pour être valable, l’existence humaine, ses bonheurs, ses découvertes tout comme ses petits emmerdements se doivent d’être numériquement partagés avec la terre entière, Dom del Torto décide alors de raconter cette histoire rocambolesque en ligne, par l’entremise du site de création de microblogues Tumblr. Sous le titre « L’ordinateur de Dom en Iran », il y diffuse l’itinéraire de son ordinateur ainsi que quelques photos « gentiment commentées » de la famille qui l’utilise. L’adresse est partagée avec ses amis, qui la transmettent à leurs amis, qui… pour devenir très vite un phénomène remarqué sur la Toile. Au grand dam de Dom.


La semaine dernière, le Londonien n’a pas tout effacé, mais presque. Il a d’abord masqué l’identité de la petite famille sur les photos, avec des bandes noires sur les yeux, pour ensuite remplacer le tout par des dessins. Le geste a été accompagné d’une réflexion à voix haute sur le respect de la vie privée, sur l’autojustice et sur les dérives vers lesquelles les mondes numériques nous conduisent parfois, dans un aveuglement qui fait peur à voir, lorsqu’on commence à ouvrir les yeux.


Il écrit : « les propriétaires innocents de mon ordinateur [ils ne savaient pas qu’ils avaient acquis un appareil volé] m’ont contacté et sont horrifiés par » l’ampleur qu’est en train de prendre cette histoire. « Cela a été une énorme erreur de jugement de ma part de partager ce récit en ligne et de ne pas respecter leur vie privée. » La famille iranienne lui a proposé de lui rendre son ordinateur. Repentant, en guise d’excuse, Dom a plutôt décidé de le leur laisser.


« Je ne me suis jamais posé de questions sur l’intrusion dans la vie privée des gens que je présentais sur les photos, et qui ne sont pas des voleurs, ajoute l’homme. Le bien-être et la sécurité des personnes sont plus importants que n’importe quelle possession. Même si mon ordinateur me manque, je ne veux faire de mal à personne. »


Après l’histoire de l’ordinateur de Dom, à la diffusion malheureuse et épidémique, c’est désormais son étonnante conclusion, qui mérite de connaître le même sort. La faute à son point final qui a un contour plutôt signifiant, merci, par les temps qui courent. Il prouve en effet que les univers numériques ne sont pas seulement porteurs de dérives et de narcissisme, mais également de lucidité, à condition toutefois qu’on lui laisse le temps d’éclore. Et parfois, tout ça peut prendre un détour de 4800 km, entre Londres et Téhéran pour s’en rendre compte.


 

Sur Twitter: @FabienDeglise


 
2 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 16 avril 2013 03 h 02

    Intéressant comme réflexion

    Ce n'est parce qu'internet est un outils puissant qu'il faut tiré des conclusions échelée, et ce n'est pas parce que tout le monde le fait qu'il faut le faire. Si une information objective est une nécessité, il est important que les journalistes maintiennent le cap. Il n'y a rien de plus déprimant que des journalistes gnangnants qui ensuite viennent nous dire que la qualité de l'information se dégrade.

  • Sylvain Auclair - Abonné 16 avril 2013 10 h 18

    Propriétaires innocents?

    Ne connaît-on pas le recel dans le droit iranien?