Éditer la scène en 2013

Sous le portrait crayonné d’un saint-bernard figurent les noms des coresponsables de l’édition du livre : « L’instant scène/Dramaturges Éditeurs ». Ça prenait bien un Fabien Cloutier pour provoquer, avec son adaptation de La guerre des tuques, cette première collaboration entre les deux enseignes, la première sise à Québec et la seconde à Montréal.

L’instant scène, la division théâtre et arts de la scène de L’instant même, se démarque ces derniers mois par un dynamisme certain, publiant coup sur coup depuis novembre les pièces Un de Mani Soleymanlou, Ventre de Steve Gagnon et La fête à Jean de Pierre-Luc Lassalle, en plus du Cloutier nouveau. Si la maison de l’avenue Moncton reste fidèle aux représentants de la Vieille Capitale comme Gagnon, Cloutier, Isabelle Hubert et André Ricard, elle reçoit de plus en plus de propositions d’auteurs montréalais.


« J’appelle ça la disparition de la 20 », me dit en riant Chantal Poirier, responsable de la collection depuis 2010. Celle qui réside et enseigne à Montréal parle avec verve de sa collaboration avec des artistes comme Soleymanlou, Philippe Ducros (Dissidents et La porte du non-retour) et le Théâtre de l’Oeil, avec qui elle prépare en ce moment un ouvrage hybride sur le spectacle Corbeau, 25e création de la compagnie fondée en 1973. « Nous en sommes au stade de choisir les illustrations à partir des magnifiques croquis du concepteur Richard Lacroix. Moi-même, dans son atelier, je redeviens une enfant ! »


C’est d’ailleurs ce dialogue soutenu avec les artistes qui constitue l’aspect le plus enrichissant de sa pratique d’éditrice. « En tant qu’éditeur, on ne travaille pas avec un auteur de théâtre comme avec un romancier, pour qui on représente bien souvent le seul interlocuteur. Le dramaturge discute beaucoup avec le metteur en scène, assiste aux répétitions, retravaille fréquemment son texte. Pris que nous sommes avec nos propres délais de production du livre, travailler avec un manuscrit aussi mouvant s’avère parfois un peu vertigineux, mais représente également un accès privilégié à l’écriture en train de se faire. »


Comme plusieurs de ses collègues oeuvrant dans l’édition théâtrale, Chantal Poirier s’efforce de faire coïncider la publication de l’oeuvre avec la première du spectacle, voire un peu avant.


« Idéalement, on publierait le texte après la création à la scène, bonifié qu’il serait alors par ce baptême de feu. Il reste par contre que notre public premier comme éditeur, ce sont les spectateurs ainsi que les étudiants dont les enseignants ont mis texte et représentation au programme de leurs cours », explique celle qui enseigne le théâtre et la littérature au collège Maisonneuve.


La prescription scolaire joue en effet un rôle important, sinon fondamental : « Comme l’espace alloué au théâtre sur les rayons des librairies est mince, la prescription, combinée à la vente continue des ouvrages de et sur Robert Lepage, permet à la collection de vivre », confirme Poirier à propos de L’instant scène.

 

Un certain renouveau


L’essor de L’instant scène s’inscrit dans un certain renouveau de l’édition théâtrale d’ici, marqué notamment par le retour de deux grands joueurs qui s’étaient faits prudents, voire silencieux, ces dernières années.


Premier pourvoyeur de littérature dramatique durant les années 70 et 80, Leméac semblait depuis avoir pris un certain recul en se concentrant sur quelques auteurs établis. Depuis 2010, le théâtre s’y refait une jeunesse grâce à l’apport de Diane Pavlovic qui a recruté Sébastien David, Guillaume Corbeil, Catherine Léger et Véronique Côté, parmi d’autres.


Aux Herbes Rouges, dont la mise en veilleuse de la section théâtre en 1996 avait poussé Yvan Bienvenue et Claude Champagne à fonder Dramaturges Éditeurs, Gilbert David dirige désormais une collection qui publie de beaux OVNI, comme Christian Lapointe, Nathalie Claude et Stéphane Crête.


Infatigable teneur du fort, Bienvenue a publié plus de 150 ouvrages en 15 ans, principalement des pièces, mais aussi quelques essais. Le catalogue de Dramaturges va de Jean-Pierre Ronfard à Fanny Britt, en passant par Serge Boucher, Olivier Choinière, Anne-Marie Olivier, Simon Boudreault, etc.


Fides, Lux, Boréal et Ta mère s’engagent également, à de rares occasions, alors que les Européens Lansman (Larry Tremblay, Philippe Ducros) et plus modestement Théâtrales (Pierre-Luc Lassalle, Suzanne Lebeau) nous ont renvoyé sous forme de livres des oeuvres de chez nous.


Je m’en voudrais de ne pas ajouter à cette liste la maison Prise de parole, qui accueille plusieurs dramaturges franco-ontariens, dont Michel Ouellette et Jean-Marc Dalpé, ainsi qu’acadiens, comme Herménégilde Chiasson et Mélanie Léger. L’éditeur de Sudbury fête cette année son 40e anniversaire.

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