Paix militaire au Sri Lanka

Il y aura quatre ans en mai que l’armée sri-lankaise a réussi à écraser la guérilla des Tigres tamouls (LTTE) pour tout à coup mettre fin à une guerre civile qui avait fait, sur 25 ans, quelque 100 000 morts. Les tout derniers mois du conflit avaient été marqués par une campagne militaire jusqu’au-boutiste - laissant dans son sillage des accusations graves de crimes de guerre sur lesquelles le président du pays, Mahinda Rajapakse, continue de faire l’impasse. Selon les Nations unies, au moins 40 000 personnes auraient été tuées dans ces derniers moments, la majorité sous les pilonnages menés sans discernement par l’artillerie sri-lankaise, autour de Mullivaikkal, au nord-est de l’île, où s’étaient réfugiés 300 000 civils tamouls et militants des Tigres. Le village de Mullivaikkal est devenu le « Srebrenica du Sri Lanka ». Le président Rajapakse a plusieurs fois été montré du doigt par les organisations de défense des droits de la personne et par l’ONU (par ailleurs coupable d’avoir abandonné à l’époque les Tamouls à leur sort) pour ces violences à l’égard des civils et pour les misères que son gouvernement leur a fait subir par la suite en les enfermant dans des camps. Il n’en a cure. N’a-t-il pas, après tout, ramené la paix et été récompensé par la majorité cingalaise d’un deuxième mandat présidentiel en 2010 ?

En l’absence de dialogue politique, le conflit sri-lankais s’était fanatisé, de part et d’autre. La conscience nationale cingalaise n’a jamais vraiment réussi à digérer les injustices de son histoire coloniale de manière à faire une place aux Tamouls. Avec le temps, la lutte des Tigres pour l’indépendance du nord de l’île s’était de son côté vilainement radicalisée. L’organisation était devenue très violente, ses méthodes, exécrables, y compris pour une bonne partie des gens qu’elle prétendait vouloir libérer du joug cingalais.


L’espoir - ténu - était il y a quatre ans que l’effacement militaire des LTTE et la mort au combat, dans les derniers instants de la guerre, de leur chef Velupillai Prabhakaran allaient donner lieu de la part du pouvoir central à des efforts de réconciliation nationale. Il n’en est rien jusqu’à maintenant. C’était du rêve en couleurs. Rajapakse n’a jamais parlé de « réconciliation » que du bout des lèvres. Une « commission de réconciliation » a bien été mise sur pied et fait des recommandations utiles, mais il n’en a pas tenu compte. Début février, dans son discours de la fête de l’indépendance, il a clairement exclu l’idée d’apaiser les sentiments d’aliénation des Tamouls en leur confiant une forme d’autonomie politique. En lieu et place, l’État sri-lankais a eu tendance à se militariser sous ce président autoritaire et la critique à être de moins en moins tolérée, d’où qu’elle vienne, y compris des juges.


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C’est dans ce contexte que le Conseil des droits de l’homme (CDH) des Nations unies sera invité le 20 mars prochain à se pencher, pour la deuxième fois en deux ans, sur une résolution américaine accusant Colombo d’en faire très peu pour faire la lumière sur les allégations de crimes de guerre et, par extension, pour satisfaire les revendications identitaires de la minorité. Washington aime faire du bruit autour de la défense des droits de la personne dans des pays où il considère pouvoir faire l’économie de ses intérêts stratégiques. La vie internationale est encore ainsi faite.


Cela place cependant l’Inde, dont la zone d’influence traditionnelle englobe le Sri Lanka, dans une situation inconfortable.


Après de torturantes hésitations, New Delhi avait voté l’année dernière à Genève en faveur de la résolution américaine qu’avaient entérinée - sans la Chine, bien entendu ! - une majorité des 47 États membres du CDH. Le dilemme se présente à nouveau cette année.


La popularité du Parti du Congrès, au pouvoir à Delhi, est chancelante à l’échelle nationale. Voter contre la résolution lui nuirait certainement dans l’État du Tamil Nadu (72 millions d’habitants), où la majorité tamoule a des solidarités historiques avec ses frères insulaires. Voter pour la résolution risque en revanche d’assombrir ses relations avec Colombo, pendant que la Chine, elle, cultive sans scrupule ses relations avec le Sri Lanka en investissant des milliards de dollars dans ses routes, ses ports et son industrie énergétique.


Fin février, trois photos indiquant que le fils du chef des LTTE, un gamin de 12 ans, avait vraisemblablement été tué de sang-froid, en mai 2009, par des soldats sri-lankais ont jeté de l’huile sur le feu. On y voit d’abord l’enfant, torse nu, assis sur un banc dans un bunker. Sur la troisième photo, il est étendu sur le sol, avec cinq blessures de balles dans la poitrine. Les clichés, rendus publics par la chaîne britannique Channel 4, font partie d’un documentaire d’enquête que vient de terminer le cinéaste Callum Macrae sur les exactions commises pendant la guerre. Impénitent, Colombo soutient qu’ils sont truqués.


Ces photos ont, en tout cas, déclenché toute une série de manifestations au Tamil Nadu. Un homme de 45 ans s’est immolé par le feu lundi dernier pour la cause. La chef du gouvernement de l’État, J. Jayalalithaa, loin d’être une alliée du Congrès, a réclamé qu’un embargo économique soit imposé au Sri Lanka. Ce qui n’arrivera pas, elle le sait bien. Le fait est que l’économie sri-lankaise prospère depuis la fin de la guerre - grâce notamment au retour des touristes.


Des élections générales auront lieu en Inde au printemps 2014, et sa classe politique est déjà en campagne. On peut parier sans grand risque d’erreur que Delhi votera à nouveau en faveur de la résolution de blâme américaine. Ses calculs électoraux vont faire pencher la balance.