Enterrement de communistes

Un chauffeur de taxi roule dans les rues de Calcutta avec le portrait de la leader du Parti du Congrès, Mamata Banerjee.<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Danish Siddiqui Un chauffeur de taxi roule dans les rues de Calcutta avec le portrait de la leader du Parti du Congrès, Mamata Banerjee.

Le Devoir à New Delhi — C'était «soirée électorale» vendredi en Inde, pour le plus grand bonheur des analystes politiques et de tous ceux qui aiment se perdre dans les labyrinthes de la démocratie électorale indienne. Y a-t-il au monde un électorat qui exerce son droit de vote avec plus de conviction que dans le sous-continent? J'habite en Inde depuis un peu plus d'un an et je commence à peine à m'y retrouver dans cet incroyable maquis d'alliances partisanes qui animent la vie politique du pays... Les Indiens étaient appelés à élire un gouvernement dans 4 des 28 États de l'Union indienne, abritant près du quart de ses 1,2 milliard d'habitants. Le bouleversement le plus stupéfiant — stupéfiant comme, toutes proportions gardées, l'a été le balayage néodémocrate survenu au Québec aux élections fédérales — s'est produit au Bengale-Occidental (90 millions d'habitants) où les électeurs ont montré la porte, sans grande équivoque, au gouvernement communiste qui tenait le pouvoir à Calcutta depuis 34 ans.

Grandes discussions sur les tribunes: le communisme indien est-il mort? Et que signifie cet effondrement de la gauche de parti dans le débat sur le développement économique de l'Inde? Jamais au monde un gouvernement communiste démocratiquement élu n'avait été au pouvoir aussi longuement. Avec l'État du Kerala (35 millions d'habitants), où se tenait également un scrutin, le Bengale-Occidental était le principal bastion de la gauche indienne. Or, la gauche a également mordu la poussière au Kerala, quoique par une très petite marge, aux mains de l'alliance organisée autour de l'omniprésent Parti du Congrès. Défaite de la gauche dans ses deux forteresses, donc... Encore que le communisme au Kerala puisse difficilement se comparer à celui qui «sévissait» au Bengale. La gauche et le Congrès s'échangent le pouvoir au Kerala tous les cinq ans depuis le début des années 1980. Une gauche beaucoup plus moderne, ouverte, dynamique, qui fait que cet État du Sud enregistre les indices de développement humain les plus lumineux au pays.

Tout le contraire au Bengale. Manifestation d'une gauche sclérosée, jamais sortie de l'état de stase dans lequel l'a plongée l'effondrement de l'URSS. Arrivé au pouvoir en 1977, l'ancien leader Jyoti Basu, récemment décédé, fait des gestes capitaux en distribuant des terres à des millions de pauvres paysans et en créant en milieu rural un système de représentation locale (les panchayats) qui contribuera dans un premier temps à démocratiser la vie publique et qui fera école dans tout le pays. Mais il s'égare en chemin. Ses panchayats deviennent un instrument de contrôle à la cubaine. L'État et le gouvernement sont placés sous la coupe du Parti, plutôt que mis à la disposition de la société bengalie. L'activité économique devient poussive sous le poids des dogmatismes. Les apparatchiks ont le nez fourré partout, notoirement dans le système d'éducation. Autrefois capitale culturelle et intellectuelle du pays, Calcutta (ou Kolkata) est devenue la métropole indienne dont on veut s'en aller, y compris parmi son intelligentsia.

***

C'est une femme, Mamata Banerjee, qui a mis fin à cet anachronisme. Le communisme indien est-il mort? «Je ne suis pas contre le communisme, a déclaré la dame, mais je suis contre le Parti communiste.» Et puis, si les communistes bengalis ont pris une dégelée au décompte des sièges, il reste qu'ils ont quand même obtenu quelque 40 % des voix. Il y aurait, au demeurant, beaucoup à dire sur le dynamisme avec lequel la société civile prend le relais en Inde de la gauche politicienne.

Chef d'un parti qu'elle a fondé il y a 13 ans, Mme Banerjee est une étoile montante de la politique indienne. À titre de ministre du gigantesque ministère des Chemins de fer, elle fait partie de la coalition du Parti du Congrès qui est au pouvoir à Delhi. Charismatique, mais critiquée pour sa gestion d'un système ferroviaire qui est en grand besoin de rénovations, elle ne s'est pas privée d'utiliser son portefeuille ministériel pour améliorer ses chances de succès au Bengale.

C'est aussi une femme, J. Jayalalithaa, qui a remporté les élections au Tamil Nadu (72 millions d'habitants). C'était l'autre grande nouvelle de la soirée. Ancienne star de cinéma, dont elle tire son ascendant, «Jaya» a chassé du pouvoir à Chennai le gouvernement très népotiste de Muthuvel Karunanidhi, mêlé à un énorme scandale de corruption dans le secteur des télécommunications. Ce qui n'est pas de bon augure pour le Congrès, dont il était un important allié à Delhi. Il n'y avait peut-être qu'un Parti-État en Inde, mais il y a plusieurs «gouvernements-familles». Celui de Karunanidhi en est un exemple probant. Non pas que Jaya, qui devient «chief minister» pour la troisième fois, soit réputée pour son intégrité.

Sonia Gandhi (reine de la maisonnée dynastique), Sheila Dikshit (chef de l'État de Delhi), Mayawati (cette dalit à la tête de l'État de l'Uttar Pradesh), Mamata Banerjee, Jayalalithaa... L'ascension de ces femmes au sommet du pouvoir s'explique, bien entendu, par toutes sortes de facteurs. Contraste frappant, tout de même, au vu d'une culture qui, dans la rue et dans la vraie vie, fait à l'Indienne une place qui demeure très subalterne.