Virer sa cuti

Dans l’indifférence générale de la salle de rédaction du Devoir, Joblo exécute un 180, aussi appelé «la perche». Excellent pour réoxygéner les neurones.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Dans l’indifférence générale de la salle de rédaction du Devoir, Joblo exécute un 180, aussi appelé «la perche». Excellent pour réoxygéner les neurones.

Et si l'on commençait par la fin, la chute? Pourquoi pas? La rentrée est un synonyme usé pour routine retrouvée et s'associe à l'oppressante impression que tout reprend son cours immuable, sans véritable prise sur le destin. Si la ministre Nathalie Normandeau s'avère capable de spinner un 180 au sujet des gaz de schiste en invitant le BAPE à consulter in extremis la population (sur le comment et non sur le pourquoi, précise-t-elle; donc 2 x 180 = 360), tout le monde est capable de virer sa cuti et de changer son fusil d'épaule.

Il n'en tient qu'à nous de faire basculer nos habitudes si réconfortantes et si sclérosantes pour sortir de cette zone d'hypnose mortifère qui consiste à vivre sans se poser de questions, en joignant les rangs, quitte à refouler des sentiers battus et débattus.

Plus facile à dire qu'à initier, j'en conviens, surtout au quotidien, lorsque le plus court chemin l'emporte.

Le maître mot de mes vacances? Pourquoi pas? Et aussi: 180. J'ai découvert 180 sur ma table de travail un beau matin d'été, un livre de croissance personnelle idéal à offrir (à qui?) si une main invisible ne m'avait arrêtée d'autorité. Ce fut mon premier 180. Résister à l'envie de mépriser ce livre préfacé par l'animatrice Chantal Lacroix, qui fait dans le paranormal à TVA cet automne. L'ouvrage semblait porter en lui tous les signes irritants de la recette miracle servie sur un ton de preacher infusé du paternalisme de coach de vie (moi, j'ai trouvé et je vais vous initier en dix versements faciles).

C'est le cas, le ton inclus. La recette est simple, le propos évident, le ton agaçant, mais comme je suis persuadée qu'il faut expier par le travail (de tripalium: instrument de torture), j'ai persévéré dans la lecture masochiste de cet ouvrage de Michael Heppell. Best-seller en Angleterre sous le titre Flip It, j'aurais traduit 180 par «Virer sa cuti», une expression populaire chez les lesbiennes, ne me demandez pas pourquoi.

A change is as good as a holiday


Que dit 180? On s'en doute, changer d'angle, mentalement avant tout. Regarder vers le ciel, sourire pour convaincre son cerveau que tout baigne, se refaire une enfance heureuse (la mémoire est une faculté qui oublie et peut composer un couple exquis avec l'imagination), agir sur ses pensées et son environnement en fuyant, par exemple, les gens ennuyants ou toxiques.

En ce qui me concerne, j'essaie d'être spontanée au moins une fois par jour. Tiens, cette semaine, je rentrais de l'école avec mon B, faisait chaud, une dame arrosait sa haie au boyau; j'ai suggéré à fiston de lui demander de nous rafraîchir. «Ben non, maman! Je crois que ça serait... étrange.» Cet enfant est trop bien élevé.

On le comprend, enfreindre l'ordre établi, sans menace pour autrui, est un art (étrange) que cultive sans cesse la poésie. Et même pour un enfant, retomber en enfance, rester créatif et éveillé, peut s'avérer difficile. Les gens qui y réussissent le mieux dans mon entourage sont souvent les plus vieux et les plus sages. Franck, 64 ans, fait partie des personnes qui n'ont pas besoin de lire 180. Il a compris qu'on pouvait tout inverser dans la vie, initie nos enfants au naturisme dans la forêt, histoire de s'oxygéner le pilou-pilou sans gêne.

Bon, d'accord, en 2010, un monsieur de 64 ans qui se balade avec la zigounette à l'air accompagné d'un enfant de 6 ans et d'un autre de 12, ça la fout très mal. Mais je sers de caution morale à cette banale désinhibition qui a des effets profonds sur la façon de penser et de vivre la liberté. On cesse de se prendre au sérieux, on sort du cadre, on hume les fleurs au passage et on joue à Tarzan maître de la jungle, «jouer» étant le mot important dans cette phrase.

Au fond, tout ce qu'enseigne 180, c'est une façon de se réapproprier sa vie en se fichant du regard extérieur, d'une part, et en faisant tomber les excuses, d'autre part. La plupart des personnes admirables, qui font bouger les choses, appliquent ces grands principes dans leur propre vie et dans leurs entreprises, tout en abordant les problèmes comme des exercices de créativité.

Les gens dont on parle, la miss météo québécoise au Grand Journal en France cette semaine, font souvent du 180 par défaut. Ils inversent les propositions pour se rendre là où personne ne va. Les autres imitent, sans grande conviction.

Yoga mental

Parmi les coachs de vie que je respecte et dont le prêchi-prêcha ne m'écorche pas les nerfs, parmi les personnes qui réfléchissent «à l'extérieur de la boîte», l'expert en marketing et communications Seth Godin (à qui le numéro d'été de Psychology Today consacrait deux pages dans son «Eccentric's Corner»), est un exemple frappant de 180. L'essentiel de son message quotidien sur son blogue découle du yoga mental.

L'auteur de Linchpin et de Purple Cow prétend qu'il n'y a plus de règles désormais et que les «perdants» d'autrefois vont changer le monde de demain. Selon lui, les gens qui réussissent sont les «artistes» au sens large, des personnes qui s'investissent émotionnellement dans ce qu'elles font. La meilleure façon de réussir est de changer plus rapidement que la compétition. Selon Godin, les gens qui se distinguent arrivent à ignorer leur cerveau reptilien, régi par la peur.

Aussi, ce courriel tout chaud reçu la semaine dernière de l'adjointe de direction de l'agence d'artistes Omada, qui représente des créateurs derrière la caméra; Josée nous expliquait qu'elle quittait l'agence à regret pour se consacrer à sa passion, la pâtisserie. Un gros 180 dans une carrière, mais à l'échelle d'une vie, un puissant moteur quotidien. Ces changements de cap impressionnent toujours car ils sont exactement en porte-à-faux avec le cerveau reptilien, simplement nourris du feu de Dieu.

Pour ma part, j'ai décidé de ne pas négliger les siestes de chat et de ronronner à l'occasion, de porter des bas de deux couleurs différentes comme Seth Godin cet hiver, de refaire du taï-chi avec un vieux Chinois pour me déséquilibrer, de vous parler des gens qui font des 180, de dire oui à ce qui me fait peur, de dire non à ce que je connais déjà, de partager un bagel chaud sous un arrosoir automatique avec mon B en rentrant de l'école, de regarder le ciel plus souvent et de sourire même quand le coeur n'y est pas. Pourquoi pas?

On ne sait jamais, je pourrais apprendre quelque chose d'essentiel.

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cherejoblo@ledevoir.com

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— Il est heureux?

— Il est libre.

— C'est différent?

— C'est l'étage au-dessus.

- Félicien Marceau, Un oiseau dans le ciel


« J'aime mieux une pensée fausse qu'une routine vraie. »

- Alain


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Moi, dans mon temps

Il a 12 ans, on croirait qu'il est jeune, et pourtant, il est déjà dépassé.

— Dans mon temps, on n'était pas wi-fi, laisse tomber Samuel.

On a remis le DVD du film Hackers, les pirates du cyberespace (1995) dans lequel Angelina Jolie n'est pas jolie du tout. Elle incarne une pirate qui s'amuse à échanger des disquettes d'ordi tandis que le réalisateur fait des gros plans sur ses lèvres pas totalement caucasiennes, limite hybrides.

— Elle est vraiment laide!, s'exclame Samuel, horrifié et encore lucide d'un point de vue hormonal.

— Tu pourras aussi dire que dans ton temps, Angelina Jolie était moche. Personne te croira.


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www.chatelaine.com/joblo

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  • À écouter: Upside down, de Diana Ross.
  • À déguster: une tarte Tatin en buvant du cidre frais dans un bol.
  • À voir: Weeds, qui débute à Télé-Québec mardi prochain à 22h. L'histoire d'une veuve de banlieue qui vend de la mari pour subvenir aux besoins de sa famille. Un beau 180 sur plusieurs sujets tabous. J'aborde la 5e saison avec un sourire en coin. Une dramadie réussie.
  • À méditer: chaque billet du blogue du communicateur en marketing Seth Godin: http://sethgodin.typepad.com. Pour inverser les lieux communs, renverser les idées reçues, remarquer le silver lining autour de chaque nuage et en faire une source d'éclairage.
  • À philosopher: le numéro de Philosophie magazine de juillet-août et son dossier «Peut-on changer de vie?». La première case d'un parcours de 19 s'intitule «Pourquoi pas?».
  • À essayer: consulter ses courriels et autres réseaux virtuels une fois aux 90 minutes (la première fois, j'ai résisté 15 minutes). Je le pratique désormais, après avoir lu que les interruptions faisaient diminuer la productivité de 150 %, selon des spécialistes de gestion du travail. Résultats concluants, mais une chance que ma chatte Victoire vient jouer avec la souris sur mon bureau pour me distraire. Mes petits namis me manquent...
  • À pratiquer: travailler à poil, comme Peggy et son directeur artistique dans l'épisode de la télésérie Mad Men, diffusé la semaine dernière. Très révélateur, déstabilisant, et une façon d'augmenter la créativité. Ou pas.
  • À lire: L'Art de la sieste et de la quiétude (Albin Michel), des poèmes chinois traduits qui vous emportent sur les sentes de la sieste et marquent une coupure dans le temps et l'esprit. Délicieuse anthologie qui nous ramène à l'essentiel. «Plusieurs taches vertes comme des bulots/ les montagnes sur la mer/ pavillons et pagodes étagés s'ouvrent sur le ciel/ et la mer immenses/ dans mon bureau au cinquième mois j'ignore la chaleur/ je sens seulement l'air frais de la mer me traverser» (Hsue Hsuan).
  • À feuilleter: le dernier Yoga Journal, avec la chanteuse Sarah McLachlan qui pratique le yoga depuis 13 ans et dont une des filles s'appelle India. Avant d'entrer en scène, Sarah fait ses respirations yogiques durant cinq minutes. Une inspiration, et même deux!
6 commentaires
  • ANadeau - Inscrit 3 septembre 2010 10 h 02

    Welcome back!

    Chère Joblo,

    Soyons clairs: pas que votre remplaçante estivale ait été mauvaise mais, comme on dit, c'est comme la tarte aux pommes achetée à l'épicerie et la tarte aux pommes maison: on ne finit pas la première et on redemande de la seconde!!

    J'ai vraiment aimé votre joli article de la rentrée. On se dit souvent "pourquoi" mais rarement "pourquoi pas"... Je vais tenter d'intégrer ça dans ma routine mentale.

    Merci de nous ouvrir la porte du week-end chaque semaine... Du grand air! Ça fait du bien!!

    A. Nadeau

  • Olec - Inscrit 3 septembre 2010 11 h 23

    Tarte aux pommes...well.

    @ANadeau

    Ce n'est pas très gentil pour mademoiselle Folie qui m'a davantage paru comme un glace rafraîchissante pendant le mois d'août.

    Madame Blanchette est peut-être une tarte aux pommes maison, mais ces derniers temps, la tarte aux pommes maison me semble souvent réchauffée au micro-onde.

  • Marie-Eve Gauthier - Inscrit 3 septembre 2010 11 h 52

    Chacun ses goûts

    Chacun a droit à ses opinions, on appelle ça la liberté d'expression. Personnellement, ça fait des années que je lis Josée Blanchette et c'est toujours la première chose que je fais en ouvrant le Devoir du vendredi. Si c'est ça du réchauffé, je suis preneuse n'importe quand!

  • Ginger Walsh - Inscrit 3 septembre 2010 20 h 51

    Virer ou se faire virer!

    Virer ou se faire virer?

    Que votre chronique m’impressionne! Et votre posture!

    Mon père disait « virer son capot de bord ne fait pas de tort ».

    Vous écrivez « changer d’angle ». Cela m’a fait penser au cercle de 360°, et l’opposition de ce cercle équivaut à 180°.

    Changer d’angle avant d’entreprendre le grand virage.

    Avant d’entreprendre un virage, il faut vérifier les angles morts de notre vie. Et pour cela, on a besoin d’une personne de confiance qui peut voir nos angles morts mieux que nous, parce que ces angles sont trop proches de notre vue.

    Présentement dans le vrai ciel, au-dessus de nos têtes, il y a une opposition entre deux planètes importantes, soit Saturne et Uranus.

    Cette opposition de 180° d’écart entre les deux astres errants se produit environ à tous les 40 ans. Saturne représente l’ordre établi, le VIEUX, pas dans le sens que disait Einstein, mais presque, et Uranus préside à la créativité, à l’étrange, au NOUVEAU.

    De vieilles et vieux sages, comme votre ami Franck l’ont compris. Ils réconcilient l’irréconciliable. Cessent de pleurer leur jeunesse défunte et embrassent une vieillesse naissante.

    D’autres, malheureusement, vont rester les fesses vissées à leur télé, hypnotisés, lobotomisés, en vivant par procuration la vie de personnages de série nostalgique.

    Le changement de cap, pour certains, c’est qu’il ne leur restera plus bientôt que leur cerveau reptilien.

    Dans votre texte, il y a une phrase que je n’ai pas comprise :
    « Ces changements de cap impressionnent toujours car ils sont exactement en porte-à-faux avec le cerveau reptilien, simplement nourris du feu de Dieu ».

    Nourris du feu de Dieu???

    Ginger Walsh

  • Marie-Thérèse Guilbault - Inscrit 4 septembre 2010 00 h 18

    Fraîcheur retrouvée

    Chère Joblo,

    Je viens de terminer de lire votre chronique alors que la canicule agite ses derniers sursauts de vents chauds. Belle coincidence!! Il me semblait qu'il me manquait quelque chose dans Le Devoir...
    La plume est toujours aussi alerte, et j'ai le sourire en vous écrivant, ce qui a tout pour déplaire à mon cerveau reptilien et ses obsessions inutiles.
    Bonne rentrée et prenez aussi la clé des champs dans votre tête. "Le coeur est un oiseau", chante Richard Desjardins. Et Sylvain Lelièvre chantait "Les choses inutiles". Merveilleux poètes...