Une infinie tempête de beauté

Annie Dillard
Photo: Phyllis Rose Annie Dillard
Ils pourraient être dans la rue, à faire rugir leurs moteurs modifiés, leurs scooters et leurs autoradios avec les autres, participer à cet autisme collectif galopant, mais non: ils sont dans ma cour, penchés sur du vivant, du vert et du frais, du frémissant. L'amour de la nature n'est jamais diminué ou entaché par la connaissance, qui au contraire le décuple. De plus en plus porté à me détourner des gens qui sont enclos comme des vaches dans leur vérité, je ne respecte vraiment que ceux aux yeux de qui apprendre est une tâche de tous les jours. Je veux herboriser avec Marie-Victorin sur les grands rochers rouges de Mingan parés pour une noce d'iris versicolores, champignonner avec mon oncle El Deno dans les hauts du Saint-Maurice, oiseauloguer à l'aube dans mon lit. L'amour de la nature n'a rien à voir avec l'innocence, il aime la souillure. Je lâche mon pistolet et vais rejoindre ces deux-là, sous l'arbre de la connaissance.

Ils me montrent: le troupeau de pucerons rassemblés à la fourche d'une branche d'arbuste. Autour, les fourmis bergères qui vont et viennent et qui les élèvent et les traient pour leur miel, et voici le loup, une larve de coccinelle qui chemine sur son minuscule rameau avec une idée de steak de puceron derrière la tête. La suite n'est pas difficile à deviner. Sur ces quelques centimètres carrés de végétation, c'est la guerre de chaque jour pour se nourrir ou mourir, pour survivre à mort, ou, comme le dit si bien Annie Dillard, «c'est toujours croque ou crève». Rarement les deux en même temps, même si ça arrive aussi. Un entomologiste a décrit une guêpe qui continuait de se gorger du sirop vomi par l'abdomen de l'abeille mellifère qu'elle était en train d'occire en même temps qu'elle-même avait le corps grignoté par une mante religieuse! On dirait la rencontre du marquis de Sade et de Winnie l'Ourson sur une table de dissection. Or ces incroyables tragédies, ces fastes spectacles se déroulant au grand jour et dans un secret à couper le souffle, la Nature les distribue avec une générosité si confondante que toute recherche d'explication qui prétend se passer du divin aboutit fatalement à une tautologie: c'est dans la nature de la Nature, faut croire. Vous pouvez aussi changer l'échelle et mettre du pétrole à la place du miel.

Regard et présence

Oubliez la table de dissection. La rencontre de Sade et de Winnie se déroule in vivo dans le classique Pèlerinage à Trinker Creek de Dillard, devenu le cent-douzième volume de l'épatante collection «Titre» chez Christian Bourgois. Tinker Creek, c'est le Walden des années 70. Un siècle après Thoreau, son maître et sujet de thèse, dont la banlieue de Boston a avalé la célèbre cabane, Dillard nous refait, dans les montagnes Bleues de la Virginie, le coup du «J'ai beaucoup voyagé dans Concord». Après la mort d'un frère terrassé par le tétanos, Thoreau trouva, au bord de l'étang de Walden, la solitude nécessaire à l'achèvement de son livre dédié à la mémoire du frangin disparu. Dillard, elle, est passée d'une pneumonie presque fatale au prix Pulitzer, en passant par une année d'écriture et d'isolement créateur sur les berges de Tinker Creek. Comme si la conscience de la mort qui rôde avait servi de déclencheur à la rupture chez ces deux êtres qui vont, en tenant un instant le monde humain et ses chères distractions à distance, s'ouvrir activement les yeux sur la vie, celle du monde vivant, des êtres vécus, lesquels donnent parfois l'impression, chez Dillard, de s'écrire comme ils vivent, en se consumant dans une heureuse abondance.

Pendant l'année en question, Annie Dillard va devenir essentiellement deux choses: un regard, une présence. La campagne qu'elle décrit n'est pas «sauvage», sauf dans la mesure où peut l'être le moindre racoin d'herbes du coeur de la ville. Car la sauvagerie, ici, est d'abord celle des forces élémentaires à l'oeuvre dans le monde, de l'avidité primitive, et se trouve donc à la portée du premier imbécile venu en train de passer sa tondeuse. La nature produit toute une beauté qui, gratuite en apparence (donc suspecte!), passe en général inaperçue et dont les signaux (à travers les notes vibrantes du bruant chanteur, celles extraordinairement confiantes et enjouées de la paruline jaune, qui s'élèvent du moindre buisson urbain pour défier l'asphalte et le béton; le flamboiement de la robe du cardinal dans le petit matin) résonnent au milieu d'une population humaine frappée de cécité et de surdité dans une proportion de

95 %. Et c'est une estimation conservatrice. Mais de ces minuscules accidents, un parcours matinal s'illumine. Le coeur simple, mais l'esprit sophistiqué: voilà qui pourrait être notre devise, à nous amis de l'infime, de la «complexité du détail et de la variété des formes», de l'obscur génie sanglant de cette étrange création!

Quelle énergie dans cette écriture dillardienne, dans ce monde-là, qu'elle fait sien... L'exubérance irrésistible et tourmentée de sa plume semble parfaitement en phase avec le ciel changeant de ce paysage montagneux. Deux grandes questions: celle de la cruauté, de «l'inutile souffrance», et celle de la beauté. Ou: pourquoi et comment un univers qui libère de la cruauté comme il respire fabrique-t-il malgré tout de la beauté en aussi grande quantité? À quoi joue l'évolution, si le jeu lui-même n'est pas le but — ce qui, à bien y penser, est probablement le cas?

Pour affronter ces graves questions, Dillard, à force de se poser en médium des forces naturelles déclenchées par son seul regard, comme des apocalypses confidentielles occasionnées par la lumière, verse progressivement dans un mysticisme de moulin à prières tibétain où j'ai un peu moins envie de la suivre, surtout quand il l'amène à considérer avec bienveillance les sacrifices dus à un dieu hassidique certes cruel, mais qui, au contraire de la Nature, produit bien peu de beauté... Comme si le monothéisme n'était pas, justement, à l'origine de cette dérive qui est la nôtre comme espèce exilée de la nature ici-bas. Je préfère retenir, de ce livre important, l'invitation pressante, incessante, à vivre l'intense religion des irréligieux: «Le présent est un tableau qui s'offre gratuitement.»

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Pèlerinage à Tinker Creek
Annie Dillard
Traduit de l'anglais par Pierre Gault
Christian Bourgois éditeur
Paris, 2010, 393 pages

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