Polyconfusion

Plusieurs fois pendant les Fêtes, je suis allé au cinéma. Et plusieurs fois, j'y ai vu la bande-annonce de Polytechnique, le film très attendu de Denis Villeneuve consacré à la tragédie du 6 décembre 1989. Et chaque fois, je me suis passé la même réflexion: pourquoi un film sur Polytechnique? Plus précisément: pourquoi une reconstitution, heure par heure, de cette journée d'examen au cours de laquelle Marc Lépine a ouvert le feu sur les filles de cette institution, et en a abattu 14 avant de s'enlever la vie?

Ça peut sembler terrible de parler d'un film que je n'ai pas vu, à la lumière d'une bande-annonce. Mais celle-ci, muette, en noir et blanc, enveloppée dans une musique de Moby, me donne envie de prendre mes jambes à mon cou, ce qui de la part d'un critique n'est pas très professionnel, vous en conviendrez. De fait, cette publicité de deux minutes me donne l'impression, vérifiable ou pas, que le film va me montrer minute par minute, plan par plan, ce qui s'est passé entre les murs de l'école d'ingénierie de Côte-des-Neiges, pour me faire vivre ce que seuls une poignée de survivants, ainsi que les morts s'ils pouvaient le raconter, ont vu et vécu. En d'autres mots, et je n'arrive pas à savoir si c'est bien ou si c'est mal, le film annonce qu'il va pénétrer un territoire de névrose et de terreur qui a été cadenassé dans nos imaginations, celles-là marquées à jamais par les images des bulletins de nouvelles de l'époque.

Polytechnique est-il un de ces «je me souviens» faits films? Ou le procès d'une époque? Ou des hommes? Ou des femmes? Ou d'un homme, Marc Lépine (joué par Maxime Gaudette), dont on peut déjà prédire que la représentation sera controversée: pas assez «vilainisé» pour les uns, trop pour les autres? À moins que ça ne soit une oeuvre de cinéma qui transcende l'anecdote et qui se sert du drame comme d'un révélateur social, ou qui se veut, à travers ce drame, la radiographie d'un malaise collectif profond? Publicité n'aura jamais été plus mensongère, si tel est le cas.

Cette espérance me reporte à Cannes, en mai 2003. Imaginez: un millier de journalistes se pressent à la salle Debussy du Palais des Festivals pour la première de presse d'Elephant. Dans le catalogue, le synopsis évasif, neutre, se formule ainsi: «Elephant nous entraîne dans un lycée américain où se déroule une journée ordinaire: cours, football, potins, etc. Pour chacun des élèves que nous rencontrons, le lycée représente une expérience différente, enrichissante ou amicale pour les uns, traumatisante, solitaire ou difficile pour les autres.»

Point à la ligne. Pas un mot sur les deux élèves marginaux qui, en tenue de camouflage, allaient à la fin de la journée ouvrir le feu sur leurs camarades et le personnel de l'école. Pas un mot sur la tuerie de l'école Columbine, survenue quatre ans plus tôt, à laquelle Van Sant faisait référence sans s'y référer explicitement.

À la sortie, sur la Croisette, les journalistes empressés deux heures plus tôt, étaient sur les genoux, les yeux humides. Je me souviens avoir croisé un confrère de la télévision et d'avoir été, comme lui, incapable d'en parler. Il venait de se passer quelque chose, nous avions été mis dans la position des élèves et du personnel de l'école qui, comme nous, n'avaient rien vu venir. Nous étions en état de choc.

À cet égard, nous avons été, à Cannes, les spectateurs privilégiés d'un beau piège de cinéma. Et nous avons, c'était fatal, éventé le secret aussitôt. De sorte que beaucoup de personnes, rebutées par le sujet, ne sont pas allées le voir, et c'est bien dommage. Les autres, au fait de ce qui s'y passe réellement, n'ont malheureusement pas pu le vivre comme nous l'avions vécu: en toute innocence, sans visière ni armure.

J'aurais aimé aller voir Polytechnique dans le même état d'esprit. Or, même le titre, médical, procédural, synonyme chez nous de malheur et de confusion, vend le «punch». Pourquoi, donc, Polytechnique? Le film, attendu sur nos écrans le 6 février, répondra à la question, en même temps que son réalisateur, Denis Villeneuve, un artiste estimable qu'on entendra dans toutes les tribunes d'ici là. J'espère que lui, ou le film, me détromperont. Mais il est difficile à la fois d'anticiper un film et d'appréhender sa brûlure. Après tous, peut-être suis-je le névrosé que le film entend soigner?

À vous tous et toutes, une très bonne année.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

2 commentaires
  • Stéphane Laporte - Abonné 9 janvier 2009 17 h 51

    un peu de réalisme mon martin!

    salut bilodeau,

    «À moins que ça ne soit une oeuvre de cinéma qui transcende l'anecdote et qui se sert du drame comme d'un révélateur social»

    voyons! tu le sais très bien, ce ne sera pas le cas,,,

    aussitôt que j'ai commencé à lire ton article j'ai pensé à Elephant, évidement tu en parles,

    Nous ne sommes pas, au Québec, dans une structure de production de films qui peut nous donner Elephant. Les gens qui font le cinéma ici, producteur, subventionneur, diffuseur ne veulent pas d'éléphant dans leur salon.

    Stéphane laporte
    cinéaste
    slap@realo.ca

  • Lise Allard - Abonnée 19 janvier 2009 21 h 39

    Le silence des lieux et des gestes

    J'ai revu dernièrement la bande annonce de Polytechnique et comme la première fois j'ai eu la même impression sourde et désagréable d'une mauvaise surprise qui s'en vient. Ce n'est qu'une bande annonce, je sais, mais à mon sens il y déjà quelque chose qui cloche. Mais d'abord c'est une bonne idée que le film soit en noir et blanc. Le sujet mérite cet égard de langage cinématographique. Je le souligne parce que je crains par dessus tout une banalisation de ce drame, un traitement qui risque d'en faire un fait divers exportable, un stupide sujet de conversation. Parce qu'au fond, dans un cas comme ça, je crois au tabou. Par respect envers nos soeurs - je n'en connais aucune mais je les ai pleurées - qui sont tombées ou ont vu leurs vies basculer parce qu'elles ont rencontré l'aveuglement d'une sauvagerie "passagère" d'un frustré incapable d'aimer et de communiquer. Je ne veux pas qu'on fasse de ce mal qui nous a touché collectivement, un événement comme un autre. Il faudrait que le film soit aussi muet que possible pour en respecter l'horreur. Il faudrait donc qu'il laisse sa place au silence des lieux et des gestes. Pour cette raison, la trame musicale me choque. Elle ne peut être qu'insignifiante. On ne devrait pas se balader dans un souvenir pareil avec un ipod accroché aux les oreilles. Ce serait une offense. J'espère que la bande annonce est un mauvais montage et que le film a su éviter le pire.