Le défi chinois

Nous y sommes enfin. Depuis des années que le monde entier attend ce rendez-vous avec l'un des pays les plus complexes de la planète. Des années que ce peuple immense fonce au pas de course pour rattraper le reste du monde développé. Dans les jours qui viennent, il va enfin prendre sa place dans le grand concert des nations. C'est son rêve. Il a tout misé sur ces quelques jours du mois d'août 2008.

Je ne connais pas la Chine d'aujourd'hui. Je ne suis pas une spécialiste, mais j'ai une histoire d'amour avec la Chine. J'y suis allée en 1981 et en 1983. La Chine que j'ai connue à ce moment-là n'existe plus. Elle a disparu aussi vite que la nouvelle Chine est née sous les bulldozers et les énormes machines qui ont construit les nouvelles cités, broyant, en même temps, non seulement des siècles d'histoire, mais des habitudes de vie et des repères qui n'existent plus. Ce désir de tout recommencer était très présent dans les années 80, après la révolution culturelle. Il fallait détruire pour effacer tout ce qui pouvait rappeler les horreurs qui avaient été vécues à l'époque.

J'ai surtout connu des Chinois. Certains qui n'étaient que des porte-parole des autorités chinoises et qui à toutes les questions ne livraient que des réponses approuvées en haut lieu. D'autres qui, dès qu'ils pouvaient vous tirer à l'écart, vous racontaient ce qu'ils appelaient la «vérité vraie» de ce qui se passait en Chine. Il était difficile de se faire une idée de la réalité à partir de tout ce qui pouvait être raconté.

Il y avait, heureusement, ce qu'on pouvait voir de nos propres yeux. Ce peuple de plus d'un milliard de personnes, qui sortait à peine de l'oppression du plus grand tyran de l'histoire du XXe siècle, avec des citoyens-robots réapprenant tout doucement à penser par eux-mêmes — ce qui leur avait été interdit sous Mao Tsé-toung — et qui ne savaient que marcher au pas car toute initiative personnelle avait été réprimée pendant si longtemps qu'ils avaient fini par vivre de slogans imposés par leurs supérieurs à tous les échelons.

Mao voulait faire de la Chine une superpuissance militaire qui lui permettrait de dominer le monde. Pendant ses 27 ans au pouvoir, on lui attribue la mort de 70 millions de personnes. La terreur avait suffi à réduire le peuple chinois à l'obéissance.

Quand la Chine s'éveillera

Depuis la mort de Mao, la Chine a changé. Elle est très certainement devenue une puissance économique avec laquelle il faut compter. Son éveil n'a pu se faire, cependant, comme toujours, que sur le dos des Chinois eux-mêmes. Ce sont les Chinois et les Chinoises qui ont envahi les usines, acceptant de travailler pour une poignée de yuans la plupart du temps, quand ce n'était pas pour un seul bol de riz par jour, afin de remettre en marche une économie qui était incapable de se comparer à ce qui se faisait ailleurs dans le monde. Ils n'ont pas rechigné. Plusieurs des grandes entreprises étrangères qui se sont installées en Chine, comme dans d'autres pays pauvres du monde, l'ont fait au détriment souvent des plus élémentaires règles de respect des travailleurs.

Qu'importe, disaient les Chinois. Nous sommes en marche. La vie de nos enfants sera meilleure que la nôtre. Ils ont fabriqué des biens de consommation à des prix qui ont souvent déstabilisé le marché ailleurs dans le monde mais, ce faisant, ils ont aussi découvert le monde de la consommation lui-même, et eux, qui avaient été privés de tout, ont voulu posséder. Un verbe qu'ils n'avaient pas utilisé depuis longtemps.

La fierté chinoise

Les Jeux olympiques ont peut-être été un cadeau empoisonné pour la Chine. Les étrangers ont pensé qu'avec les Jeux, la Chine n'aurait pas le choix et qu'elle devrait céder quant à sa position rigide sur les droits de l'homme. Ça ne semble pas aussi vrai qu'on l'a cru. Les prochains jours nous diront si le monde, qui a mis sa confiance dans l'empire du Milieu, a eu tort ou raison.

Durant les jours qui vont venir, il serait utile de faire une distinction entre le gouvernement chinois et le peuple chinois. Les deux ont finalement peu de choses en commun. Je me range du côté du peuple chinois parce que j'ai souvenir de son sens de l'humour, de sa générosité et de sa fierté, qu'on confond souvent avec de l'arrogance.

Je sais aussi que les Chinois se priveront de manger pour que vous ne manquiez de rien. Qu'ils feront un grand détour pour vous conduire là où vous voulez aller et que, s'il n'y a pas beaucoup d'air pur à respirer à Pékin, ils accepteront de renoncer à leurs voitures, à leur travail, à leur désir de participer aux Jeux dans l'espoir que leur sacrifice fera la différence. Et s'il ne reste qu'une bouffée d'air, ils cesseront de respirer pour vous la laisser.

Qu'est-ce qu'on peut leur demander de plus? En feriez-vous autant?
 
14 commentaires
  • jacques noel - Inscrit 1 août 2008 07 h 05

    Où sont nos maoistes?

    Dans les années 70, les Cégeps et les facultés de sciences sociales étaient remplis de Maoistes. Ils se promenaient avec le petit livre rouge qu'ils apprenaient par coeur comme le catéchisme, une décennie plus tot.

    Ils sont dans la cinquantaine et la soixantaine aujourd,hui. Où sont-ils? Tous morts de faim?

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    Petit rappel olympique. En 1976, la vp du CIO avait trouvé les Montréalais si plates, si peu sportifs, qu'elle se demandait si on avait bien fait de donner les jeux à Montréal

  • Doris Veillet - Inscrite 1 août 2008 08 h 41

    Une bouffée d'air?

    Merci Madame Payette!
    Votre regard sur la population chinoise d'hier et d'aujourd'hui me semble pertinent, ce matin.
    J'ai pris connaissance d'une partie des difficultés du peuple chinois grâce aux auteurs Jung Chang et Jon Halliday qui ont écrit «Mao» (The unknown story), en 2005. Cette période de l'histoire du peuple chinois est presque incroyable, tellement elle est remplie de violence et d'injustices à l'endroit d'une population qui se relève avec courage et fierté.
    Si seulement chacune et chacun de nous pouvaient s'inspirer de leur courage, de leur ténacité pour réaliser jusqu'à quel point nous sommes choyés d'être libres ici au Québec, au Canada!
    Doris V.Hamel, Trois-Rivières

  • Jacques Lalonde - Inscrit 1 août 2008 10 h 08

    Magnifique hommage au peuple chinois et sans illusion !

    C'est avec un vif intérêt que j'ai lu votre chronique. C'est un hommage remarquable au peuple chinois, aux gens de ce pays. Et ce texte a aussi le mérite du réalisme devant l'histoire, un réalisme qui dissipe la naïveté des propagandes insidieuses.

    Jacques Lalonde
    Gatineau
    jlalonde@ca.inter.net

  • Jean-claude de Brouwer - Inscrit 1 août 2008 10 h 10

    Le défi chinois

    C'est un peuple qui mérite son ascension parmi les plus grands.
    Je suggère la lecture d'un livre palpitant de l'auteur Roger Faligot "Les services secrets chinois - de Mao aux Jo" Éditions nouveau monde.
    Jean-Claude de Brouwer (debrojcl@b2b2c.ca)

  • Michel St-Germain - Inscrit 1 août 2008 10 h 24

    Il n'y a pas qu'une Chine...

    J'aime, Madame Payette, votre invitation à considérer les Chinois indépendamment de leur mère-patrie, malgré leur liens intrinsèques fruits de ces révolutions puis de ces éducations et rééducations à la pensée unique, dictée, impériale... Comme vous, j'ai découvert le Chinois, sa mère, sa soeur, son fils, des familles qui portent en elles toutes l'histoire du pays: grands-parents propriétaires terriens, parents en camp de rééducation, oncle Cent Fleurs, enfant Tienamen. Comme vous, je ne voulais encourager un "pays", un "régime", ne devant y entrer que pour mieux y sortir, au Nord, au Sud, puis Tibet. Mais rapidement, la réalité s'est imposée: La Chine n'est et n'est pas ce Chinois: Han, Baï, Hmong, Naxi, Lizu, Ouïghour, Tadjik, Mongol, Khan. La Chine n'existe pas. C'est un concept, un mirage, un plan de développement, une maquette à grande échelle. N'existent que ces gens, unis sous cette banière qui vole au vent, mais qui pouvant devenir baîllon impose discrétion voire soumission.