Main basse sur les réserves fauniques

L’accès démocratique aux territoires fauniques ou le retour en force des privilèges d’accaparement des meilleurs morceaux par les riches? Source: Parc Oméga Montebello
Photo: L’accès démocratique aux territoires fauniques ou le retour en force des privilèges d’accaparement des meilleurs morceaux par les riches? Source: Parc Oméga Montebello

Un coup sans précédent vient d'être porté au réseau des réserves fauniques du Québec, un patrimoine commun dont le dépeçage fait saliver bien des vautours en région.

Il y a quelques semaines, en effet, la ministre des Affaires municipales et des Régions, Nathalie Normandeau, annonçait que Québec allait confier la gestion de la réserve faunique Dunière à la société qui gère la pêche au saumon sur les rivières Matapédia et Patapédia, en Gaspésie.

Jusque-là, cette réserve faunique était gérée par la Société des établissements de plein air du Québec (SEPAQ). Jamais pourtant n'a-t-on entendu la moindre récrimination, en région comme à l'échelle nationale, à propos de la gestion de ce joyau du patrimoine faunique québécois. On doit alors se demander pourquoi Québec porte un tel coup au réseau des réserves fauniques, un coup aussi grave, en raison du précédent qu'il crée, que la privatisation partielle du mont Orford par l'ancien ministre responsable des Parcs, Claude Béchard. C'est ce dernier qui a dû céder à la vice-première ministre cette réserve faunique nationale au profit d'intérêts locaux, car c'est lui qui gère encore ce patrimoine que Québec aurait en toute cohérence dû confier à l'Environnement avec les parcs il y a deux ans.

Ce qui est en cause ici, ce n'est pas seulement l'intégrité du réseau national de réserves fauniques mais aussi l'application, de plus en plus bafouée depuis dix ans, du principe de l'accès démocratique aux territoires fauniques au profit d'un retour en force des privilèges d'accaparement des meilleurs morceaux par les riches, pour dire les choses franchement.

La réserve Dunière est voisine de celle de Matane. On y relève une densité d'orignaux évaluée à 3,6 têtes au kilomètre carré. La réserve Dunière vient tout juste après celle de Matane, qui domine le palmarès avec une densité de 4,7 orignaux au kilomètre, soit probablement plus que la densité de gélinottes. Ces densités sont si exceptionnelles que le taux de succès dépasse les 97 % aux deux endroits, ce qui fait saliver bien des intérêts privés et locaux. La SEPAQ, qui administre parcimonieusement ce petit territoire avec six ou sept personnes tout au plus, en retire plus d'un demi-million de dollars en bénéfice net par année, ce qui profite au réseau provincial, dont plusieurs territoires sont moins rentables. C'est ce qui permet à la SEPAQ, qui a toujours utilisé fort intelligemment le principe des vases communicants, d'offrir à l'ensemble des Québécois un accès à prix raisonnable à tous les segments de ce magnifique réseau.

On voit tout de suite pourquoi la cession de ce territoire si profitable constitue un coup de hache au réseau des réserves et pourquoi la société qui gère les rivières Matane et Patapédia veut mettre la main dessus afin de se prémunir contre les traditionnelles difficultés financières. Ce premier pas vers la privatisation de la réserve — une ancienne propriété de la forestière Bowater, vendue à la condition de l'intégrer au réseau des réserves nationales — remet en cause — si ce n'est pas maintenant, ce sera plus tard — le tirage au sort des places par la SEPAQ, un tirage qui permet à tous les chasseurs du Québec, en principe et quels que soient leurs revenus, de rêver d'une chasse exceptionnelle à un prix qui ne soit pas hors de portée.

Expulser le Québécois moyen

Le prochain petit pas de cette opération de dépeçage en douce consistera à retirer du tirage certains forfaits, puis leur totalité, pour en hausser le prix et expulser le Québécois moyen de ce territoire public, comme on le fait de plus en plus sur les rivières à saumon et dans les territoires de chasse au caribou du Grand Nord québécois.

On dira qu'on aura créé plus d'emplois sur la réserve avec les revenus d'un demi-million et que les coûts ont augmenté, même si cela confirmera dans ce cas que le privé gère moins bien qu'une société d'État expérimentée comme la SEPAQ. Et ce seront des millionnaires américains et le jet-set européen qui monopoliseront progressivement les lieux, comme cela était en voie de se produire sur les rivières à saumon et à l'instar de ce qui est déjà un fait accompli dans le Grand Nord, où le chasseur de caribou d'ici a été littéralement chassé du territoire par une politique de prix dits internationaux, qui y a recréé des clubs privés tout aussi inacceptables que les anciens.

Par ailleurs, la réserve Dunière n'est pas la seule à subir l'assaut d'intérêts particuliers qui menacent la politique d'accès égal à tous à ce patrimoine collectif.

La Fédération québécoise de la faune (FQF) a émis deux communiqués pour demander à Québec de faire marche arrière dans cette amorce de privatisation de la réserve Dunière, une entorse si grave à des politiques publiques et à des principes d'équité sociale qu'on comprend à la limite que les ministres en cause se soient défilés et aient omis d'aller en consultation publique avant de passer aux actes. Même la Table nationale sur la faune, que Québec vient d'officialiser, n'a pas été saisie du dossier.

Les écologistes boudent souvent ces problèmes terre à terre de chasseurs et de pêcheurs. Et pourtant! Avec leur appui intéressé, ils pourraient rapidement obtenir l'intégration de plusieurs des réserves fauniques actuelles au réseau national des aires protégées compte tenu du fait que les normes internationales y autorisent les activités de chasse et de pêche sans danger pour la viabilité des espèces.

Pour la FQF, le détournement du réseau national de réserves fauniques vers des intérêts particuliers n'est plus une menace théorique mais un fait public dont l'ampleur s'accroît et qui doit mobiliser toutes les forces sociales pour lesquelles les expressions «accessibilité démocratique» et «patrimoine public» ont encore un sens.

Bandes autochtones

Une grande partie de cette menace, selon la FQF, provient de bandes autochtones avec lesquelles Québec semble prêt à acheter la paix en fermant les yeux sur leurs pratiques.

«Depuis quelques années, écrit la FQF dans son communiqué du 28 novembre, des citoyens de communautés autochtones de plusieurs régions du Québec circulent, pratiquent le piégeage, la chasse et la pêche, érigent des chalets et construisent même des chemins forestiers dans les limites des réserves sans aucun respect des lois et règlements, ni des autres utilisateurs de ces territoires.»

La FQF demande à Québec, pour une fois, «de prendre toutes les mesures qui s'imposent» afin d'assurer, d'une part, l'application des lois en vigueur et, d'autre part, l'équité dans l'accès aux ressources entre tous les utilisateurs.

Si Québec, au fond, estime que les lois sont mal faites, qu'il les change et fasse le débat de fond sur les privilèges ou les droits qu'il entend reconnaître aux autochtones.

Sa politique actuelle de tolérance des accrocs répétés aux lois en vigueur discrédite jusqu'à l'idée même d'une société basée sur le droit et aussi cette idée à la base de toute démocratie, à savoir que les gouvernements doivent défendre l'intérêt public en priorité.

Selon des sources dignes de foi à la SEPAQ et au ministère des Ressources naturelles et de la Faune (MRNF), Québec songe même à céder la gestion d'autres réserves, notamment aux Micmacs, qui pourraient obtenir la gestion de la réserve des Chic-Chocs en lieu et place de la SEPAQ.

Si des pourparlers suivis avec les Hurons de Wendake ont permis d'appliquer avec rigueur l'entente conclue avec eux sur les chasses traditionnelles dans la réserve des Laurentides, tout un ensemble de pratiques d'exploitation illégales et non contrôlées par les Innus du Lac-Saint-Jean se multiplieraient dans le nord de la même réserve.

La question qui se pose aux chasseurs et aux pêcheurs d'aujourd'hui ressemble au défi du féminisme actuel: ceux qui bénéficient actuellement des gains de la bataille du déclubbage, une bataille qu'ils n'ont pas faite, vont-ils s'ouvrir les yeux à temps pour comprendre l'ampleur des pertes qu'ils peuvent collectivement encourir en l'absence d'une véritable mobilisation? Quand on veut tuer son chien, dit le diction, on déclare qu'il a la gale.

En retirant les meilleurs réserves du réseau, ce qui rendra non rentable l'ensemble, on lui injecte littéralement le virus de la privatisation.

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