La liste des abandonnées

Certaines lectures sont pareilles à l'ascension du mont Mégantic à vélo, un plaisir d'orgueil.
Photo: Hélène Clément Certaines lectures sont pareilles à l'ascension du mont Mégantic à vélo, un plaisir d'orgueil.
« J’ai grimpé le mont Mégantic en vélo ce week-end », me contait lundi un collègue, un de ceux qui comme moi étaient plus sportifs avant d’être si plumitifs, un de ceux qui ne cessent de courir dans les maigres temps libres après une dopamine aux effets de plus en plus fantomatiques, parce que rares. « Quelle idée ! Après cinq minutes j’avais le cœur dans la gorge, la gorge nouée et l’impression d’avoir 80 ans. J’ai appliqué la technique du 10 mètres : OK, je vais me rendre à la roche grise. OK, je vais me rendre à la fleur jaune. OK, je vais me rendre au panneau de signalisation. » Aucun plaisir, sinon d’orgueil.

La technique du 10 mètres ? Connais pas. Enfin, pas pour le vélo. Mais pour gravir les 752 pages de Moby Dick (Herman Melville, Folio), c’est la méthode, avançant par à-coups de cinq, dix ou 20 pages, que j’ai intuitivement adoptée. Aucun plaisir, sinon d’orgueil, et de devoir de-se-confronter-aux-classiques accompli.

Mais je ne suis pas toujours aussi combative, et je tire avec moi une longue liste des abandonnées, de ces lectures inachevées que je veux, vraiment, un jour terminer. Je ne parle pas ici des livres qu’on découvre, à l’usage, inintéressants, décevants, et qu’on laisse tomber avec soulagement. Je parle des lectures auxquels on tient à se colletailler, pour quelques raisons que ce soit, sans y réussir.

La réapparition régulière du Seigneur des anneaux (J.R.R. Tolkien, Bourgois) dans la p’tite biblio me rappelle cruellement que j’ai laissé tomber la précieuse bague alors qu’il ne me restait que 150 pages du dernier tome à bouffer. L’idée de me retaper la totale pour rattraper le fil me semble un Everest à franchir, alors que je n’ai même pas envie de me risquer au mont Mégantic.

Même lâchage, mêmes muscles vidés contre la fameuse Recherche du temps perdu, en fin de parcours d’Albertine disparue (Marcel Proust, Folio), et pourtant le ravissement m’avait porté au fil des premiers tomes.

Et je reviens régulièrement à Voyage au bout de la nuit (Louis-Ferdinand Céline, Folio), et j’y suis complètement re-charmée, subjuguée par la langue, le flot, la gouaille (« L’amour c’est l’infini mis à la portée des caniches et j’ai ma dignité, moi ! », renoté chaque fois dans mes petits carnets) et je réabandonne, vaincue, un peu honteuse, quelque part en Afrique… Me disant qu’il faut, tout de même, vraiment, que j’y arrive, que je sente, physiquement, ce qui se passe dans la durée de ce récit…

Autant d’infimes fantômes qui pinçotent, très légèrement, mais régulièrement, ma conscience de lectrice.

Et vous, quels titres traînez-vous sur votre liste des abandonnées ? Quels livres vous hantent en réclamant d’être repris, enfin terminés ?
6 commentaires
  • Michel Lefebvre - Abonné 27 août 2015 06 h 01

    Mon abandonné le plus illustre...

    ... Don Quichotte. Ça fait 30 ans que je ne me rends régulièrement pas plus loin que les trois-quarts du premier tome. J'ai lu des tas d'autres briques-à-petits-caractères russes, françaises, allemandes, jamais arrivé au bout de Don Quichotte. Pourtant, ça me tente régulièrement...

    Michel Lefebvre

  • Jacques Morissette - Inscrit 27 août 2015 08 h 13

    «La lecture est à l'esprit ce que l'exercice est au corps.»

    Je ne retiens aucun titre particulier, sinon ceux que je rencontre au passage qui, soit me font plaisir à lire, soit m'aide pour mieux comprendre la machine. Cela dit, je lis moins pour passer le temps que pour m'acheter une certaine qualité de mon temps, quand je le peux. Je fais la même chose avec le vélo. (Je ne me rappelle plus qui est l'auteur de la citation dans mon titre.)

  • Gilbert Turp - Abonné 27 août 2015 08 h 33

    Se désoler, se consoler...

    À lire tout ça, je me console et me dit que je suis pas pire, mais j'ai encore sur le coeur mon incapacité à venir à bout d'Ulysse, de Joyce. J'ai essayé 2 fois en français et, pensant que c'était la traduction qui était le problème, une troisième fois en anglais. À la moitié de l'ouvrage, je ne comprends plus rien et - contrairement à Proust - je ne ressens plus rien non plus, je deviens sec, décharné, pur intellect s'enfirouapant dans son cilice littéraire...

    • Ginette Bertrand - Inscrite 28 août 2015 02 h 41

      Heureuse de constater en quelle éminente compagnie je suis pour les trois essais identiques au vôtre que j'ai faits de l'Ulysse, de Joyce... avec les mêmes résultats.

  • Alice Mascarenhas - Abonné 27 août 2015 12 h 23

    Lectures

    Moi, mon projet, mon propos, c'est de lire ou relire tous ces ouvrages, tous ces classiques de la langue français dont tout le monde parle, auxquels tout le monde se réfère, mais que personne ne lit plus. En un an ou deux, j'ai revisité ou découvert Le comte de Monte-Cristo de Dumas, quelques Zola, plusieurs Gaboriau, Flaubert, Maupassant bien sûr, ses romans et ses contes, Stendhal.

    Idéalement, j'aimerais remonter les siècles passés jusqu'à Rabelais, en passant par Voltaire et Rousseau disons. J'y prends beaucoup de plaisir, et le choc culturel est moindre que ce que craignais.

  • Louis Lamarre - Abonné 27 août 2015 12 h 28

    Ulysse ne revient jamais à Ithaque...

    Moi aussi, c'est l'Ulysse de Joyce. Pourtant, j'ai bien lu l'original d'Homère deux fois dans la version archaïque traduite par Victor Bérard... In-ca-pable de franchir la 30ieme page !