Grimper par-delà l’orthodoxie au Pakistan

Faisa, technicienne dentaire, participe pour la première fois à une activité de l'Adventure Club of Pakistan.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Faisa, technicienne dentaire, participe pour la première fois à une activité de l'Adventure Club of Pakistan.

Les femmes sont quasi invisibles dans les rues du Pakistan — toujours voilées, parfois dissimulées sous une burqa, mangeant derrière des rideaux dans les restaurants ou vaquant à leurs occupations à l’abri du regard des visiteurs dans les maisons. Mais sur une paroi rocheuse en banlieue d’Islamabad, elles sont plusieurs à braver les conventions et à grimper par-delà l’orthodoxie, jusqu’où bon leur semble.

« C’est très difficile de faire de l’escalade en tant que femme au Pakistan, lance Aleeza Sana en marchant dans le sentier sinueux traversant le village historique de Saidpur. On se fait souvent dire que ce n’est pas une activité pour les femmes. Mais en grimpant, on contribue à briser des barrières. »

À pas soutenus, sous un soleil brûlant l’épiderme, la jeune médecin de 25 ans gravit les premiers mètres du dénivelé des montagnes de Margalla pour se rendre jusqu’au pied du  Nid de coccinelles , une paroi rocheuse verticale s’étirant sur 18 mètres.

C’est là, les pieds ancrés dans les interstices rocheux et les doigts s’accrochant à la moindre crevasse, que les grimpeurs du dimanche dépassent leurs limites — peu importe leur sexe, leur âge ou leur code vestimentaire.

« J’ai commencé à faire de l’escalade il y a 15 ans dans le cadre d’une activité scolaire », explique Aleeza. Son père avait refusé de l’y inscrire, mais la jeune élève frondeuse qu’elle était avait décidé de signer elle-même la formule de consentement. « Mon père était furieux. Mais ensuite, il a compris que ça me rendait heureuse et il m’a soutenue. C’est l’année où j’ai pris du pouvoir sur ma vie (empowered myself). » L’année aussi où Aleeza a goûté pour la première fois à l’ivresse des hauteurs.

J’ai commencé à faire de l’escalade il y a 15 ans dans le cadre d’une activité scolaire. Mon père était furieux. Mais ensuite il a compris que ça me rendait heureuse et il m’a soutenue. C’est l’année où j’ai pris du pouvoir sur ma vie.

Prise de pouvoir

Au pied de la paroi rocheuse appartenant à la chaîne des montagnes himalayennes, quelques chèvres vont et viennent pendant que l’entraîneur, Syed Muzzaffeh Ahmed, installe cordes et harnais. Environ 25 femmes font partie du club comptant une soixantaine de grimpeurs, indique-t-il.

« L’escalade, c’est une activité pour prendre du pouvoir. Ce n’est pas une question de gros muscles, explique-t-il en vissant un mousqueton au harnais d’Aleeza. L’escalade, c’est la confiance, c’est la technique, c’est l’entraide. J’encourage toutes les femmes à essayer. »

Aux côtés d’Aleeza, sa collègue Faisa, technicienne dentaire, assiste pour la première fois à une activité de l’Adventure Club of Pakistan. « Je suis simplement curieuse », dit-elle, sous son abaya noire (niqab).

Après avoir enfilé ses chaussures d’escalade, la jeune médecin s’élance avec assurance vers le sommet, son corps collé à la paroi rocheuse. Son amie Faisa la bombarde de photos. « Je vais essayer moi aussi », lance-t-elle, les yeux brillants.

Au loin, les voix d’autres grimpeuses annoncent leur arrivée prochaine au pied du Nid de coccinelles. « C’est incroyable, le sentiment de surpasser ses peurs qu’on ressent en faisant de l’escalade, s’enthousiasme Shahreen Zahid Khan, 35 ans, accompagnée de ses deux enfants — également des grimpeurs — et de son mari. Quand on arrive au sommet, c’est là qu’on voit toute la route qu’on a parcourue. »

Une route qui peut parfois sembler interminable, où les grimpeuses peuvent par moments perdre pied et oublier leurs repères, mais qui finit par les mener là où elles seront fières de s’être rendues. Un peu comme le combat des femmes. « C’est une activité qui est bonne pour notre santé, qui nous permet de bâtir notre force physique et qui nous permet de prendre du pouvoir sur nos vies », fait valoir Iqra Jilani, qui vient de terminer ses études en marketing.

« On encourage continuellement d’autres femmes à se joindre à nous, poursuit la grimpeuse de 23 ans. Une fois que tu commences ce sport, c’est sûr que tu l’adores. »

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Aleeza Sana, Shahreen Zahid Khan et sa fille Noya.

« Je te tiens ! »

Et puis voilà, Faisa s’élance à son tour, sous son abaya noire. Aleeza lui explique où poser ses doigts puis ses pieds, lui met de la magnésie sur les mains pour éviter qu’elles ne glissent. La jeune femme pose un premier pied sur la paroi rocheuse, puis un deuxième, et perd l’équilibre. L’entraîneur Syed Muzzaffeh Ahmed la rassure immédiatement. « Je te tiens ! »

Faisa recommence, grimpe quelques centimètres de plus, les jambes tremblantes, mais déterminée. « Nos sœurs peuvent grimper, peu importe la manière dont elles sont habillées, explique Syed. Elles n’ont pas besoin d’enlever leurs foulards ou leurs abayas. » Certains niqabs ont même été créés avec un trou à la ceinture pour permettre aux femmes d’attacher leur harnais, dit-il.

« L’escalade, c’est la liberté, ajoute Aleeza. Alors, on ne pose pas de jugement sur ce que les femmes portent. Elles peuvent s’habiller comme elles veulent. » Une liberté qui vient brouiller les pistes dans ce pays conservateur, et qui inspire surtout.

Au bas du Nid de coccinelles, Noya, 12 ans, la fille de Shahreen, a de la difficulté à prendre son envol vers le sommet. « Tu es fatiguée ? Tu veux redescendre ? », lui demande son père Haroon Khan. « Non, je continue. »

Le soleil commence à disparaître derrière les montagnes de Margalla, emportant avec lui quelques degrés. « Je fais partie de cette culture qui croit que les jeunes filles devraient pouvoir faire ce qu’elles souhaitent et avoir confiance dans leur futur », mentionne Haroon.

Les minutes passent, et les yeux se détournent de la paroi rocheuse. Discrètement, Noya, toujours concentrée, poursuit son ascension et atteint le sommet de la falaise une vingtaine de minutes plus tard. « C’est ça qu’on veut lui apprendre en venant ici. Si tu persévères, tu vas atteindre ta destination », mentionne le père de famille, le regard empli de fierté.

Une fois descendue, Noya parle de la montée remplie d’embûches qu’elle a dû affronter. « C’était difficile. Quand on regarde la paroi rocheuse de loin, on voit qu’il n’y a pas beaucoup d’endroits où s’accrocher. Mais quand on est dessus, si on essaye vraiment, on va finir par en trouver. » Un peu comme le parcours des femmes, encore une fois.

« Et quand on est en famille — tous ensemble —, ça rend la montée beaucoup plus facile », conclut la jeune fille, son frère Maqil, 11 ans, à ses côtés.

Avec Khatir Mustafa

Ce reportage a été en partie financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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