Les racines d’une escalade de la violence entre Israéliens et Palestiniens

L’occupation des territoires palestiniens par des colons juifs, en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, donnait l’impression depuis quelques années d’être dans une phase de normalisation.
Photo: AP L’occupation des territoires palestiniens par des colons juifs, en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, donnait l’impression depuis quelques années d’être dans une phase de normalisation.

Un pilonnage de la bande de Gaza par l’armée israélienne vendredi. Des tensions entre Arabes et juifs qui se sont accentuées dans plusieurs des villes mixtes d’Israël. La semaine s’est terminée comme elle a commencé en Israël où, depuis lundi, les affrontements et la flambée de violence ont atteint un des niveaux les plus élevés depuis 2014.

L’appel à une désescalade lancée par la communauté internationale n’a visiblement pas été entendu et le spectre d’une guerre civile plane toujours sur ce point chaud de la planète. Mais comment Israël en est arrivé là ?

1. Une résistance à l’occupation sous-estimée

L’occupation des territoires palestiniens par des colons juifs, en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, donnait l’impression depuis quelques années d’être dans une phase de normalisation. C’était à un point tel que cette cohabitation forcée nourrissait un consensus voulant que la minorité arabe dans ces régions ait accepté de vivre dans un climat relativement paisible, dans la fatalité d’un contrôle permanent du territoire par les juifs. Ce consensus était alimenté autant par les accords d’Abraham, pilotés par le gouvernement Trump en vue de rapprocher Israël des pays arabes voisins, que par la disparition de la question de l’occupation, des enjeux politiques lors des quatre dernières élections dans ce pays.

Or, le malaise, même sourd, est bien toujours là. Et il a été libéré, en partie, par la menace d’expulsion de familles palestiniennes, 70 au total, par des colons juifs de Jérusalem-Est. 10 ont déjà perdu leur toit depuis 2008. La contestation de ces expulsions devait se tenir lundi devant la Cour suprême. Le soulèvement a forcé le report de l’audience.

2. Une indignation jeune, populaire et incontrôlable

Les tensions des derniers jours sont portées principalement par une jeunesse palestinienne en colère qui s’est emparée des rues, toujours plus indignée par la discrimination dont elle est victime, par le régime d’oppression dans lequel elle se retrouve coincée, que par des conditions de vie difficiles. L’échec de la prospérité économique promise par l’autorité palestinienne, mais que le gouvernement de Mahmoud Abbas et le Fatah n’ont jamais vraiment réussi à concrétiser, contribue aussi à ce soulèvement.

Et c’est tout là le problème. Avec ces racines populaires et diffuses, le mouvement est tout sauf contrôlable, comme le rappelait cette semaine, dans les pages du quotidien Haaretz, l’analyste Jack Khoury, spécialiste de la dynamique arabe dans la région. Car même si chaque camp cherche à exploiter cette colère, « ni l’Autorité palestinienne ni les dirigeants arabes en Israël ou dans la bande de Gaza » n’ont de prise réelle sur le mouvement. Conséquence : l’impossibilité pour le gouvernement israélien de trouver « une personne, une entité vers qui se tourner afin de tenir une discussion politique sur la situation », écrit-il, et d’amorcer un nécessaire début de dialogue pour chercher l’apaisement.

3. Des élections imminentes en Palestine

Avec un pouvoir contesté et la perspective d’une victoire du Hamas aux prochaines législatives à venir fin mai au sein de l’Autorité nationale palestinienne — les premières depuis 2006 —, pas étonnant que Mahmoud Abbas ait cherché à attiser les flammes du conflit en cours. Cela lui permet de bomber le torse devant Israël pour mieux renforcer sa légitimité auprès des électeurs.

« Qu’Israël se retrouve au milieu d’un feu croisé entre le Fatah [le parti d’Abbas] et le Hamas n’est ni nouveau ni surprenant, écrivait cette semaine l’analyste Ruthie Blum dans le Jerusalem Post. Mais la dernière escalade a un élément que personne ne semblait avoir prédit : le Hamas n’a pas seulement surpris Abbas en détournant à son avantage les manifestations qu’il a déclenchées ; il a également réussi à recueillir le soutien enthousiaste de centaines d’Arabes israéliens » qui viennent ainsi complexifier l’équation.

En fragilisant la coopération arabo-juive dont Israël a besoin, cet appui au soulèvement conduit forcément l’ensemble des partis dans l’impasse.

4. Une impasse politique israélienne

Un conflit, deux opportunités. Après l’échec de Benjamin Nétanyahou dans la formation d’un nouveau gouvernement de coalition, au terme de la quatrième élection en deux ans, le projet a été remis entre les mains du leader de l’opposition, Yaïr Lapid. Et le centriste pourrait tirer profit de l’escalade de la violence en espérant qu’elle éloigne définitivement du pouvoir Nétanyahou après ses 12 années de règne.

Les événements des derniers jours « ne sont pas une excuse pour maintenir Nétanyahou et son gouvernement en place, a-t-il dit récemment. C’est tout le contraire. Ils sont la raison pour laquelle nous devons le remplacer dès que possible ». La clef du succès pour Lapid repose sur le petit parti arabo-islamiste de Mansour Abbas, le Raam, qui tient la balance du pouvoir au Parlement.

À l’inverse, la perspective d’une guerre civile, tout en compliquant le jeu des alliances pour Lapid, pourrait être utilisée par le premier ministre conservateur pour justifier sa persistance à la tête du gouvernement, par la menace d’une instabilité politique israélienne néfaste pour le pays dans les circonstances.

La crise pourrait aussi renforcer ses appuis au sein des courants conservateurs dont il a besoin pour se maintenir en poste et pour envisager la tenue d’une cinquième élection, dans le cas d’un échec des nouvelles tractations politiques menées par Yaïr Lapid.

Rappelons que Benjamin Nétanyahou est toujours menacé par le verdict de son procès pour corruption en cours. L’éloignement du pouvoir pourrait le rapprocher d’une cellule de prison.

5. Une désinformation épidémique

Les affrontements, attisés par la jeunesse, trouvent une chambre d’écho idoine dans les univers numériques où la désinformation tend, depuis plus d’une semaine, à entretenir aussi l’escalade et à réduire les perspectives d’un rapprochement entre les parties. Et ce jeu de la manipulation par l’excès se joue de tous bords, tous côtés.

Le Hamas n’a pas seulement surpris Abbas en détournant à son avantage les manifestations qu’il a déclenchées ; il a également réussi à recueillir le soutien enthousiaste de centaines d’Arabes israéliens

 

Messages évoquant une invasion terrestre de l’armée israélienne sur Gaza, images de tirs depuis Gaza sur Israël puisées dans les archives de conflits antérieurs, menaces d’un déferlement de hordes de Palestiniens sur les banlieues tranquilles de Tel-Aviv et Jérusalem : la mécanique de la peur par les publications mensongères ou manipulées a été entretenue à grands coups de partages sur Tik Tok, Twitter, Instagram, Facebook et les autres cette semaine.

Or, cette désinformation a des conséquences mortelles, a estimé vendredi un spécialiste de la question dans les pages du New York Times, puisqu’elle enflamme les tensions entre Palestiniens et Israéliens dans un contexte ou la méfiance est déjà très élevée.

« Il s’agit en grande partie de rumeurs, mais elles sont partagées en ce moment parce que les gens sont désespérés de partager des informations sur la situation en cours », estime Arieh Kovler, analyste politique à Jérusalem. « Ce qui est le plus déroutant dans le contexte, c’est qu’il s’agit d’un mélange de fausses déclarations et de faits authentiques, qui sont attribués au mauvais endroit ou au mauvais moment. »

Une arme de guerre, séculaire, qui n’a jamais été la plus efficace pour conduire vers la paix.

 

 

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