Les artisanes de paix: un rempart contre la violence

Marie-Hélène Alarie Collaboration spéciale
Des Afghanes, accompagnées de leurs enfants, se promènent sur la route de la colline de Kaboul.
Photo: Wakil Kohsar Agence France-Presse Des Afghanes, accompagnées de leurs enfants, se promènent sur la route de la colline de Kaboul.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Pour souligner son 50e anniversaire, Développement et Paix lance une campagne portée par les femmes, celles qui jouent un rôle crucial dans la prévention des conflits et qui contribuent à la construction d’une paix durable.

« La solution aux conflits mondiaux, c’est le développement », affirme Elana Wright, agente de plaidoyer pour Développement et Paix. L’organisme, présent dans plus de 40 pays, considère les femmes comme la clé pour accéder à la paix. « Quand les femmes sont appuyées, quand elles sont autonomes, quand leurs droits sont respectés, elles deviennent de véritables catalyseurs de la paix », ajoute-t-elle.

Chez Développement et Paix, on met en avant des chiffres qui étonnent. Par exemple, on dit que, lors de négociations de processus de paix, les femmes ne sont à peu près pas présentes. Toutefois, lorsqu’elles y participent d’une manière ou d’une autre, « les accords de paix sont 35 % plus susceptibles de durer au moins 15 ans ! » déclare Elana Wright. Quand on songe processus de paix, on pense à de longues négociations internationales. Mais bien souvent, ça commence dans un village ou dans un quartier : « Certaines femmes ont suivi des formations sur la bonne entente entre voisins ! »

D’autres statistiques sont aussi révélatrices : à l’instant où la présence des femmes augmente de 5 % dans un Parlement, un État est cinq fois moins enclin à recourir à la violence lors d’une crise internationale. Quand leur présence atteint 35 % des parlementaires, le risque de reprise d’un conflit est proche de zéro. Pourquoi ? Tout simplement parce que les enjeux qui tiennent à coeur aux femmes sont porteurs de paix.

« En Colombie, où les femmes se sont mobilisées, on voit que, dans l’élaboration d’un règlement de conflit, elles pensent à la reconstruction des écoles et des hôpitaux. C’est la même chose en Syrie, où la population a aussi besoin de ces services pour que leurs villes redeviennent sécuritaires », lance Elana Wright, qui précise que le Canada appuie largement les femmes syriennes.

En privilégiant la paix et en misant sur les femmes pour le faire, les partenaires de Développement et Paix sur le terrain effectuent un travail politique. « L’implication des femmes en politique n’est possible qu’à partir du moment où elles sont autonomes économiquement et socialement », rappelle Elana Wright. On peut penser que, dans certaines régions du monde, le chemin qui mène à l’autonomie est semé d’obstacles : « En Colombie, on appuie des groupes de femmes de milieux ruraux qui sont des agricultrices, et certaines ont réussi à se faire élire au sein de leur gouvernement local », illustre Mme Wright. Pour ces femmes, la paix représente plus que la sécurité ou l’absence de conflit : «Elles veulent pouvoir décider de ce qu’elles feront de leur terre et de leur vie… Et c’est exactement ce qu’elles sont en train de réaliser ! »

Afghanistan : sensibiliser les hommes pour parler aux femmes

« Les Afghans ont l’habitude de dire que la paix commence avec soi-même, dans sa famille, dans sa communauté, dans sa province et dans son pays. Pour eux, la violence domestique, c’est une entrave à la paix », explique Micheline Lévesque, chargée de projet pour l’Asie, qui ajoute que, « c’est un baromètre ; dans un pays où les femmes sont violentées, on ne doit pas s’étonner qu’il y ait des conflits ethniques internes ». Pourtant, selon les Nations unies, 87 % des femmes afghanes sont victimes de violences physique, sexuelle ou psychologique et 62 % d’entre elles sont victimes de plus d’une forme de ces violences. « Une femme qui souffre de violence ne peut plus participer à la société. Pour nous, il est important d’agir à la base », affirme Micheline Lévesque.

En 2009, Hamid Karzai, alors président de l’Afghanistan, fait adopter par décret la loi EVAW contre la violence faite aux femmes. Pour la première fois dans l’histoire du pays, 22 actes y sont criminalisés, dont l’agression sexuelle, la prostitution forcée, la brûlure par le feu ou les produits chimiques ou la vente d’une femme… Même s’il a valeur de loi, ce décret n’est toujours pas adopté par le Parlement afghan, qui le prétend anti-islamique. Encore aujourd’hui, la loi est méconnue même par les juges et les avocats.

Si, en Afghanistan, la religion est une arme pour aliéner les femmes, le partenaire de Développement et Paix sur le terrain, la Noor Educational Capacity Development Organization (NECDO), elle, utilise la religion pour faire la promotion du droit des femmes. L’organisation a choisi de mener bataille en s’alliant à des imams libéraux. Ces derniers parlent de la loi EVAW dans leur sermon du vendredi. Mais comme les femmes ne peuvent assister aux prêches de ces chefs religieux, l’organisation a fait appel à de jeunes garçons pour rapporter leurs propos. « C’est comme ça que NECDO a commencé à travailler et à produire du matériel d’information et à organiser de la formation », raconte la chargée de projet. Dans le cadre de ce projet, des formations de deux jours sont offertes à des imams, à des leaders communautaires et à des militantes. « Lors de mes formations, j’ai souvent vu arriver des hommes qui argumentaient contre le droit des femmes. Lorsqu’ils avouent, à la fin de la journée, que la violence contre les femmes doit être éliminée, il s’agit à mon avis d’un changement majeur », explique Jamila Safi, formatrice en chef. En 2016, NECDO a donné 52 formations qui ont rejoint 1223 personnes, dont 594 femmes.