L’amertume des chrétiens de Karakoch

Les chrétiens d’Irak ont célébré Noël malgré les combats. Ci-dessus, une femme allume une bougie à Basra, au sud-est de Bagdad.
Photo: Nabil al-Jurani Associated press Les chrétiens d’Irak ont célébré Noël malgré les combats. Ci-dessus, une femme allume une bougie à Basra, au sud-est de Bagdad.

À Karakoch, ville fantôme, on célèbre des messes. La principale ville chrétienne d’Irak a été libérée de l’organisation État islamique (EI) le 19 octobre par l’armée irakienne. Un premier office s’y était tenu le 30 octobre à l’église Al-Tahira, l’une des neuf que compte la ville, au son du canon — les combats se poursuivant à Mossoul, à une vingtaine de kilomètres à l’ouest. Le 25 décembre, on a célébré une seconde messe à l’église Mar-Iohanna, pour quelques dizaines de civils, miliciens et militaires irakiens et américains.

Hormis ces jours d’office, Karakoch demeure déserte. Il n’y a pas d’eau, pas d’électricité. Avant de quitter la ville, les djihadistes ont détruit ou incendié un tiers des quelque 6000 maisons, selon un recensement de l’Église catholique syriaque. Les habitants viennent et repartent : ils constatent les dégâts, comme l’a fait début décembre Samira Karim, infirmière réfugiée à Erbil, au Kurdistan irakien, avec la plupart des chrétiens de la région de Mossoul. « La maison est fichue », dit son fils Rawad. Les murs sont encore debout, mais l’incendie les a rongés. « Les fondations n’étaient pas si solides… »

Chez ces habitants qui avaient fui le groupe EI à la hâte le 6 août 2014, après le retrait des peshmergas kurdes, la joie de la libération a fait place à l’amertume, à la haine. Ils s’interrogent : comment vivre avec leurs anciens voisins arabes sunnites, dont certains ont rallié le groupe EI ou ont collaboré avec les djihadistes ? « Tous les villages de la région ont participé à la destruction de Karakoch. Il n’y a pas de loi en Irak. L’armée aurait dû arrêter ces gens dès qu’elle est entrée dans leurs villages. Mais elle ne l’a pas fait et vous verrez : à la fin, personne ne sera responsable… », dit Jawad Habib Abouch.

Se protéger sans l’État

Cet ancien paysan commande, à Karakoch, les Unités de protection de la plaine de Ninive. Cette milice chrétienne, emmenée par l’armée dans ses bagages, dispose de 500 hommes ici et à Bartella, et de quelques centaines de volontaires que l’État n’a pas encore enregistrés et ne paie donc pas encore. Ils sont les seuls résidents à plein-temps de la ville, avec les permanents d’un hôpital de campagne. Ils ont acheté la plupart de leurs armes eux-mêmes. Des forces spéciales américaines leur ont appris à marcher au pas durant l’été.

« L’État n’a pas les moyens de nous protéger. Ni, d’ailleurs, de reconstruire la ville », dit le père Georges Jahola, revenu de Rome en janvier, où il se formait pour installer un séminaire à Karakoch. Le père se méfie également de la milice chabak présente dans le secteur : le rejet unanime du groupe EI n’a pas effacé les vieilles rivalités entre minorités. Il craint que sa communauté n’achève de s’exiler hors d’Irak. « Les évêques disent qu’il ne faut pas partir, mais quelle est l’alternative ? », demande-t-il.

L’Irak comptait plus d’un million de chrétiens en 2003, à la chute de Saddam Hussein. Les deux tiers d’entre eux avaient déjà quitté le pays avant la grande offensive du groupe État islamique en juin 2014. À 25 km au nord de Karakoch, pourtant, quelques villages se repeuplent. Ils sont quatre, accrochés au flanc ouest du djebel Makloub, sous le monastère orthodoxe syriaque de Mar-Matta, fondé au IVe siècle par l’ermite Mathieu. Ils ont une vue unique, la nuit, sur les vagues lumières de Mossoul.

Frontière incertaine

En août 2014, ces villages se sont trouvés derrière les lignes des forces kurdes, qui, ici, n’ont pas reculé. Depuis l’été 2015, l’électricité est revenue dans les villages et les habitants aussi, peu à peu. Voilà six mois, les moines — ils sont quatre autour d’un évêque — ont créé une petite carrière. Une quarantaine de villageois y découpent de la belle pierre blanche de prix et y concassent des gravats. « C’est ce que les villageois pouvaient faire. Si nous voulons que les chrétiens restent ici, il faut leur donner les moyens de vivre », dit le moine Joseph Ibrahim, qui administre les lieux.

Du haut de sa montagne, Joseph Ibrahim dessine la frontière incertaine qui sépare les territoires du groupe EI revenus sous contrôle gouvernemental de ceux reconquis par les forces kurdes. À Karakoch et Bartella : l’armée. À Bachika : les combattants peshmergas kurdes. Des officiers kurdes affirment que leurs hommes demeureront sur ces territoires déjà disputés avant 2014 et la parenthèse du groupe EI. « Cela désespère les gens. Nous sommes divisés entre Bagdad et Erbil, et même entre nous… », soupire Joseph Ibrahim, qui se désole de voir les forces chrétiennes ayant rejoint les peshmergas interdites d’accéder à Karakoch.

Certaines autorités chrétiennes militent pour la création d’une province autonome de la plaine de Ninive, hors de l’autorité de Mossoul. Un morcellement que le pouvoir central de Bagdad ne semble pas prêt à accepter. Les appels à une forme de protection internationale sont fréquents, y compris au sein des Églises. « C’est le chaos, juge Bachar Warda, archevêque chaldéen d’Erbil, mais ces appels n’ont aucun sens. Ils vont contre la souveraineté de l’État irakien. »

Bachar Warda passe beaucoup de temps hors d’Irak, à sensibiliser les communautés chrétiennes au sort de leurs coreligionnaires d’Irak et à lever des fonds auprès d’organisations caritatives. Son diocèse a reçu 48,6 millions de dollars d’Europe et des États-Unis depuis deux ans. Il constate qu’en ces temps troublés, ses ouailles ont perdu confiance en Bagdad. Lui prêche la patience.