Des sanctions qui heurtent la classe moyenne

Scène de rue dans le sud-ouest de Téhéran, la capitale iranienne
Photo: Behrouz Mehri Agence France-Presse Scène de rue dans le sud-ouest de Téhéran, la capitale iranienne

L’appartement de Zahra (son prénom a été modifié), situé à Chahran, quartier modeste dans l’extrême ouest de Téhéran, est rempli à craquer de canapés, chaises et tables, témoignage du temps où la famille habitait des demeures bien plus grandes.

Zahra se souvient avec nostalgie de son ancien appartement de 180 m2 à Janat Abad, quartier de la classe moyenne dans l’ouest de Téhéran, qu’elle payait « vraiment pas cher » jusqu’en 2012 : « 5 millions de rials », soit 150 euros, raconte cette femme au foyer de 53 ans. Aujourd’hui, elle paie 15 millions de rials, trois fois plus, pour un appartement deux fois plus petit. « Ici, mes deux fils sont obligés de partager la même chambre, ce qui n’a jamais été le cas », regrette-t-elle, assise sur un canapé usé recouvert de coussins brodés.

Pour Zahra, il n’y a pas de doute : les sanctions internationales, votées dans le but de dissuader l’Iran de poursuivre son programme nucléaire ont, dit-elle, « cassé notre dos », une expression persane sans équivoque. Autour de cette mère de trois enfants, l’effet domino de l’embargo se fait violemment sentir.

Son mari, Ahmad, qui travaille comme fournisseur de matériel et de systèmes informatiques pour l’administration, a vu tripler le prix d’achat des ordinateurs en 2012, lorsque le rial a cédé environ un tiers de sa valeur en à peine plus d’une semaine. Le renforcement des sanctions américaines et européennes, ajouté aux politiques économiques erronées de l’ex-président ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad (2005-2013), a fait plonger l’économie. Les restrictions sur l’exportation du pétrole ont fait fondre les réserves de devises.

« Boucher les trous »

Ahmad a ainsi perdu certains de ses plus importants clients et enchaîne depuis les petits contrats. Son salaire n’étant plus suffisant et l’inflation atteignant 40 %, tous les membres de la famille ont mis un terme à leurs achats superflus et à leurs sorties. Autrefois, ils louaient, pendant une petite semaine, une villa au bord de la mer Caspienne, mais ne peuvent plus se permettre ce luxe.

Pour « boucher les trous », explique Zahra, toute la famille s’est mobilisée. La fille de la famille, Mariam, 30 ans, a multiplié les cours d’anglais qu’elle dispensait dans un institut privé, avant de quitter l’Iran pour étudier en Italie. Le benjamin, Amir, a commencé à travailler dès ses 19 ans. D’abord garçon dans un café à Téhéran, il monte aujourd’hui des vidéoclips de chanteurs autorisés en Iran et des annonces publicitaires, tout en étudiant la métallurgie dans une université privée.

Depuis 2012, la mère est devenue traiteur à domicile. Elle n’avait jamais travaillé hors de la maison. « Je me demandais ce que je pouvais faire pour aider. C’est ainsi que l’idée m’est venue », dit-elle en montrant, dans sa modeste cuisine, une belle brioche qu’elle vient de préparer.

Système D

C’est depuis cette même cuisine que Zahra observe ses proches lutter contre l’étau des sanctions. Massoud, l’aîné de la famille, qui vit toujours chez ses parents, a un master en métallurgie et travaille dans une société d’ingénierie. « Les gérants d’une mine de cuivre m’ont demandé de réparer une de leurs machines d’extraction, explique ce célibataire de 31 ans. Pour changer une pièce détachée défectueuse, j’ai trouvé une usine en Italie et fait la demande. La compagnie italienne m’a précisé que, pour pouvoir la fournir, il lui fallait d’abord l’accord de l’Union européenne, qui devait vérifier si cette pièce n’avait pas d’utilité militaire ou nucléaire. » Le temps d’attente étant long, Massoud s’est vu obligé d’acheter une pièce semblable, produite en Iran, deux fois plus chère et d’une qualité bien moindre. « La machine en question est restée en panne pendant six mois et nos frais ont doublé.

Mariam, la fille de Zahra, a subi, elle aussi, l’effet désastreux des sanctions. Étudiante brillante en design industriel à l’université d’Amir-Kabir de Téhéran, Mariam a obtenu une bourse de l’École polytechnique de Milan, où elle vit depuis septembre 2012. Or, peu de temps après son arrivée en Italie, les transactions financières entre les banques iraniennes et leurs homologues américaines ou européennes ont été interdites. « Je ne peux même pas lui envoyer directement 50 euros si elle en a besoin », regrette Zahra.

Zahra a été obligée de faire jouer son réseau familial et son cercle de connaissances pour lui faire passer de l’argent. De surcroît, chaque fois que la jeune Mariam reçoit de l’argent d’une personne d’origine iranienne vivant en Occident, elle doit donner des explications à sa banque italienne. Une prudence des banques européennes et américaines accrue depuis la lourde amende infligée à BNP Paribas par les autorités américaines, à l’été 2014, pour avoir organisé des transactions avec des pays sous embargo, dont l’Iran.

Un cancer

« Les sanctions sont comme un cancer qui a métastasé. Chaque cellule de notre corps en a été touchée », explique Morteza. À écouter cet Iranien de 48 ans, les dégâts ne s’arrêtent pas là. « Les sanctions ont joué avec la psychologie des gens. Cette instabilité dans la société, cette mentalité consistant à profiter des autres à tout prix n’ont fait que dégrader les relations entre les uns et les autres, explique-t-il. Ici, tout le monde se ment et personne ne fait confiance à l’autre. »

En juin 2013, la famille de Zahra, comme la quasi-totalité des classes moyennes urbaines, a voté en bloc pour l’actuel président modéré Hassan Rohani, qui avait mené toute sa campagne électorale en promettant de résoudre le contentieux sur le programme nucléaire de Téhéran et de faire lever les sanctions internationales. « Ne pas avoir de relations diplomatiques avec des pays étrangers nous a fait beaucoup de mal et continue à le faire, se désole Zahra. L’isolement n’est pas la solution. »

Alors que l’Iran et les pays du 5 + 1 (les cinq membres permanents du Conseil de sécurité, États-Unis, Royaume-Uni, France, Russie, Chine, plus l’Allemagne) doivent finaliser un accord détaillé sur la question nucléaire d’ici au 7 juillet, la nouvelle date butoir que se sont fixé les négociateurs, Zahra et ses proches ne veulent qu’une chose : la levée des sanctions.