L’introuvable union nationale

Trois mois de paralysie et de confusion. La dynamique politique née de l’élection, fin septembre 2014, d’Ashraf Ghani à la tête de l’État s’est enlisée au point de raviver les pires inquiétudes sur la solidité de la transition post-OTAN. Le gouvernement d’union nationale, fruit d’un accord politique sous les auspices des États-Unis entre M. Ghani et son rival malheureux, Abdullah Abdullah, afin de solder le contentieux sur les fraudes électorales, n’a toujours pas vu le jour.

MM. Ghani et Abdullah sont certes respectivement président et chef de l’exécutif — ce dernier poste ayant été créé pour la circonstance —, mais ils peinent à s’entendre sur la formation du cabinet. En attendant, les administrations sont dirigées par des ministres par intérim. Fervent avocat de la méritocratie, M. Ghani a limogé tous les ministres de son prédécesseur, Hamid Karzaï. Mais faute de remplaçants dotés d’autorité, l’État fait relâche. Ce flottement institutionnel est jugé avec sévérité par l’opinion publique à un moment critique où le départ des troupes de l’OTAN fin décembre a ouvert un vide stratégique que cherche à remplir l’insurrection des talibans. « Ce n’est pas un très bon présage », s’inquiète un diplomate de l’OTAN en poste à Kaboul.

Les deux factions de MM. Ghani et Abdullah se disputent l’attribution des ministères clés : la défense, les services secrets, l’intérieur, les finances, les affaires étrangères. L’impasse renvoie au vice originel de cette formule de partage de pouvoir imposée dans l’urgence par la crise des fraudes électorales : chaque camp continue de revendiquer la légitimité de la victoire, et ce bien que M. Ghani ait été proclamé président.

Tensions internes

Selon l’adjoint de M. Abdullah, Ahmad Khan, qui s’exprimait dimanche sur la chaîne afghane Tolo News, « les partisans des deux camps ont beaucoup de demandes pour les deux dirigeants, cela a provoqué un retard dans l’annonce [du gouvernement]. Nos prédictions concernant l’annonce d’un nouveau gouvernement ne se sont pas réalisées. » En effet, l’objectif fixé ces dernières semaines par les dirigeants afghans était de former un nouveau gouvernement dans les 100 jours.

Il s’y ajoute des tensions internes à chaque camp. Du côté d’Abdullah Abdullah, dont la place forte est le nord de l’Afghanistan, les tiraillements entre Panchiris (habitants de la vallée du Panchir), jusque-là hégémoniques dans cette famille politique, et non-Panchiris sont vifs. Du côté de M. Ghani, les revendications de son allié Rachid Dostom, ex-seigneur de la guerre ouzbek et formellement premier vice-président, fragilisent l’ambition du chef de l’État de nommer des technocrates en lieu et place de chefs de faction.

Enfin, troisième source de complication, l’ex-président Karzaï, qui avait dirigé l’Afghanistan de 2002 à 2014, continue de jouer un rôle en coulisse. Les mécontents de la nouvelle donne, notamment ceux qui sont victimes du ménage réalisé par M. Ghani, lui rendent des visites assidues. Si M. Karzaï s’est bien gardé de critiquer frontalement son successeur, ses fidèles forment déjà une opposition virtuelle. La scène politique à Kaboul s’émiette dangereusement. Lundi, les membres de plusieurs organisations de la société civile se sont lancés dans une parodie de la situation en annonçant leur propre gouvernement.