Les chrétiens sentent que l’Orient ne veut plus d’eux

Pas de valises ficelées mais des centaines de vies dépliées sur la pelouse jaunie de la paroisse chaldéenne de Saint-Joseph dans ce quartier chrétien et commerçant d’Ainkawa. Au crépuscule, le gazon, qui n’en a plus que le nom, fait office de matelas aux réfugiés chassés de chez eux par la progression de l’État islamique.

 

Trois religieuses poussent des poubelles remplies à ras bord. Une femme vient de se recueillir devant la statue en plâtre de la Vierge, devant laquelle brûlent quatre cierges, et range pour une troisième fois son sac à main avec un soin japonais puis fait tourner dans ses doigts un quart en fer-blanc. Devant ses yeux vides passe une délégation du Vatican avec des croix dorées en sautoir. Les berlines climatisées qui attendent l’équipage vêtu de pourpre cardinalice enfument Rouïda, 30 ans, institutrice dans un village proche de Qaraqosh, assise à même le sol, qui n’a même plus la volonté de s’extraire des vapeurs d’essence : « Les parents d’élèves m’ont appelée pour dire que les enfants me réclament. J’aimerais bien rentrer et reprendre ma vie d’avant, qui était belle et tranquille. Je n’ai pas de monnaie, pas de quoi me laver et il faut patienter une heure pour les toilettes des femmes… »

 

Veillée de prières dans l’église

 

Un prêtre monte en chaire et dit en arabe : « Je vous demande de garder espoir, de ne pas partir. Votre place de chrétien est ici. Oui, c’est une épreuve de plus pour la communauté. » Les fidèles rangent les chaises sans mot dire. Un homme s’avance. Il a fui Bagdad il y a huit ans, dit-il. Il se présente comme ingénieur. Et ajoute : « Après Erbil, je vais où ? »

 

La veillée se poursuit à l’extérieur. Un podium a été monté. On chante. Il y a un piano, deux guitares. Kamel, 26 ans, est volontaire. Lui aussi a fui Bagdad et se trouve désormais coincé dans la poche d’Erbil. « Je ne veux pas quitter l’Irak. Mais comme géologue, je pourrais trouver du boulot dans n’importe quelle compagnie gazière ou des eaux dans les pays du Golfe ou du Maghreb. Ce qui se passe est une accélération de la fin des chrétiens au Moyen-Orient. La fin d’une histoire deux fois millénaire. Et on n’y peut rien. C’est inéluctable, tragique. » Il tend les bras vers la foule. « Tous les gens qui sont là aspirent à partir. Les vieux ne le diront pas et seuls les jeunes sont déjà dans l’après, dans l’exil. Leur vie, et même si l’Irak retrouve une stabilité institutionnelle, poursuit Kamel, sera construite ailleurs et loin de l’Orient. »

 

Le père Salim, 70 ans, natif d’Erbil, est curé de Saint-Joseph. Il porte le col romain et a appris « chez les dominicains » le français, qu’il parle merveilleusement bien. C’est aussi un homme fatigué qui lutte contre l’évidence. En effet, depuis le début d’août, le père tente de « convaincre » les réfugiés, écrasés de chaleur dans une promiscuité crasse, de rester en Irak. « Je leur dis qu’ils sont des descendants des Assyriens, qu’ils ont fait ce pays, que ce n’est pas à eux de partir, que leur place est toujours en Orient et que, surtout, ils ne doivent pas répondre à la violence par la violence. »

 

Le père est soudain lancé et fait les questions et les réponses. « Intéressons-nous encore la communauté internationale ? Nous sommes aidés non pas pour ce que nous sommes mais parce que nous sommes assis sur des ressources », veut-il croire. Puis, comme sur des rails : « Du temps de Saddam, nous n’étions pas stigmatisés de la sorte. Nous vivions, certes, sous un pouvoir fort, mais il y avait un État puissant qui n’aurait jamais toléré ce qui se passe aujourd’hui. » Il ne pense guère aux crimes de la dictature baasiste.

 

Dehors, des jeunes supplient : « Amenez-nous avec vous ! » Un homme sort du camp, hagard : « Les Chaldéens m’ont foutu hors de la paroisse parce que je suis un syriaque catholique de Qaraqosh. »

 

Abdelkarim ne veut pas en démordre, alors que les réfugiés sont depuis deux semaines épouvantablement entassés. C’est un type totalement perdu qui égrène un chapelet. Abdelkarim, 56 ans, était ouvrier dans une compagnie d’électricité. Lui aussi s’est retrouvé en quelques heures devant la progression de l’État islamique. Il a enfilé une chemise et c’est tout ce qu’il possède désormais. C’est un vétéran tankiste de l’armée de Saddam Hussein, qu’il a servie « pendant presque 20 ans ». Il répète, comme s’il n’arrivait toujours pas à y croire : « Il y avait quatre voitures de djihadistes qui ont pris Qaraqosh le 7 août. Quatre ! La conversion ou la mort. Alors, on a foutu le camp en laissant les vieux et les grabataires. »

 

À ce moment-là, on sent bien qu’il lui en faudrait peu pour qu’il reprenne les armes. Car Abdelkarim, c’est aussi une vie à faire la guerre. À lui seul un vrai catalogue des horreurs, le voilà jeté à son tour sur les routes. Le type est recousu de partout : pied, jambe, bras, torse. Il a porté le feu au Kurdistan, lors de la guerre Iran-Irak, et enfin au Koweït, en 1991. Et le voilà, lui l’ancien tankiste, sous la protection des forces kurdes appuyées par les frappes américaines, lui qui les avait combattues sous Saddam, qu’il dit regretter « car en ce temps-là on était forts et puissants ».

 

« C’est une décision importante, et d’autres pays devraient suivre une voie identique ou voisine à celle de la France », s’est félicité le chef de la diplomatie française, Laurent Fabius. La France, comme l’Italie et la Grande-Bretagne, étaient particulièrement soucieuses que l’UE fasse le maximum pour renverser le rapport de force en Irak, où les jihadistes de l’EI ne cachent pas leur ambition de s’emparer du pays tout entier pour y créer un État.

Du matériel militaire canadien aux Kurdes

Le Canada va expédier du matériel militaire aux combattants kurdes qui luttent contre les jihadistes de l’État islamique (EI) en Irak, a annoncé vendredi le premier ministre, Stephen Harper. Le Canada apporte un soutien militaire aux côtés des forces alliées afin de permettre « aux forces kurdes d’assurer efficacement la protection des Irakiens confrontés aux attaques barbares de l’État islamique » (EI), a déclaré M. Harper. « Un Hercules CC-130J et un CC-177 Globemaster de l’Aviation royale du Canada et leurs équipages, soit une trentaine de membres des Forces armées canadiennes, ont été déployés depuis la base de Trenton en Ontario », a précisé le chef du gouvernement canadien dans un communiqué. Cette mesure s’ajoute à l’aide déjà apportée par le Canada en Irak, et le premier ministre s’est dit prêt à contribuer davantage selon les besoins.

Les ministres des Affaires étrangères de l’UE ont de leur cautionné cautionné vendredi, comme le souhaitait la France, les livraisons d’armes aux combattants kurdes qui luttent contre les jihadistes de l’État islamique en Irak. La décision de livrer des armes revient à chaque État membre. L’enjeu de la réunion était donc de parvenir à une position commune manifestant un soutien clair aux Kurdes et au gouvernement à Bagdad.