Olaf Scholz, chancelier par défaut?

L’actuel vice-chancelier et ministre des  Finances, Olaf Scholz, n’a pas eu besoin de faire la campagne du siècle pour être en bonne posture, compte tenu des gaffes  commises par plusieurs de ses adversaires.
Ina Fassbender Agence France-Presse L’actuel vice-chancelier et ministre des Finances, Olaf Scholz, n’a pas eu besoin de faire la campagne du siècle pour être en bonne posture, compte tenu des gaffes commises par plusieurs de ses adversaires.

C’est la fin d’une époque en Allemagne. Le 26 septembre prochain, après presque 16 ans de pouvoir, Angela Merkel ne sera plus chancelière. Le Devoir est sur place pour prendre le pouls des lieux. Deuxième texte de trois.

« J’espère que Scholz va l’emporter. Mais cette campagne est bizarre. En Allemagne, il y a une véritable crise de confiance envers les politiques. » Régine Laroche est sur la liste sociale-démocrate (SPD) du district de Friedrichshain, un quartier branché de l’Est berlinois. Dans la dernière ligne droite de la campagne qui élira dimanche un successeur à Angela Merkel, elle fait du porte-à-porte dans les habitations à loyer modique de la rue Petersburger.

« Ici, la population parle toutes les langues et la plupart des gens ne votent pas. » Dans son sac, Régine a des tracts en russe, en turc, en polonais, en arabe et en anglais. Depuis 20 ans, le quartier a connu une gentrification accélérée. Les vastes appartements aux plafonds hauts qui se négociaient autrefois à 300 euros par mois, chauffage compris, se louent aujourd’hui à plus de 1000 euros.

D’ailleurs, dimanche, les habitants de Berlin ne feront pas qu’élire les députés qui choisiront un nouveau chancelier. Ils se prononceront aussi par référendum sur une loi permettant d’exproprier les plus grands propriétaires fonciers de la capitale et obligeant ceux qui possèdent plus de 300 appartements à se départir d’une partie de leurs biens.

Sur la Frankfurter Allee, les anciens immeubles staliniens se dressent comme autant de souvenirs d’une époque révolue. Dans Friedrichshain, Régine Laroche, qui se présente pour la première fois, sait qu’elle a peu de chances d’être élue même si son parti mène dans les sondages. Lorsqu’à 38 ans, cette petite-fille de mineur a décidé de s’engager en politique, elle a spontanément choisi le SPD, même si ce parti était en déclin depuis une bonne décennie.

Aujourd’hui, les bobos qui envahissent le quartier ont tendance à lui préférer la gauche radicale de Die Linke ou les verts. « Je n’ai jamais vu une campagne en dents de scie comme celle-ci. J’ai rarement vu autant de confusion. »

« Monsieur Merkel »

Partie en trombe, la candidate verte Annalena Baerbock semblait pourtant promise à un avenir radieux. Puis cette ancienne championne de trampoline s’est effondrée à cause d’une affaire de plagiat et d’un CV gonflé. Rien n’indique que la venue ce vendredi à Berlin de la pasionaria écolo Greta Thunberg change vraiment la donne.

Ensuite, ce fut au tour du dauphin de Merkel, Armin Laschet. Lors des inondations de l’été, une vidéo montrant le candidat de la CDU-CSU pris d’un fou rire a circulé en boucle, l’obligeant même à présenter des excuses. À quatre jours du scrutin, l’histoire semblait se répéter. Après l’assassinat d’un employé d’une station-service par un militant antivaccin, on s’est aperçu qu’un clip de campagne montrait Laschet en train de discuter avec un militant de l’organisation Querdenker (« Libres-penseurs »), qui est radicalement opposée aux restrictions sanitaires. Le clip vantait la capacité du candidat de « discuter avec ceux qui ont une attitude critique ».

On comprend que, dans ce contexte, l’actuel ministre des Finances, Olaf Scholz, n’ait pas eu besoin de faire la campagne du siècle. Du moins a-t-il su éviter les écueils de ses concurrents, disent les observateurs. « La remontée de Scholz, avec un parti qui semblait battu d’avance, s’explique surtout parce qu’il est là depuis longtemps et que, en réalité, c’est le “Monsieur Merkel”. La continuité, c’est l’option que propose Scholz », dit Frank Baasner, directeur de l’Institut franco-allemand de Ludwigsburg, près de Stuttgart.

Depuis plusieurs semaines, Scholz a mené une campagne subtile dans laquelle il n’a pas hésité à poser en héritier de la chancelière. Il y a peu, le Suddeutsche Zeitung publiait une photo de lui les mains jointes en forme de losange, exactement comme Merkel avait l’habitude de le faire. Ce qui a fait dire au président de la CDU, Volker Bouffier, qu’il tentait de s’approprier en douce l’héritage de Merkel tout en dissimulant le programme de son parti.

De grands partis eux-mêmes clivés

Car, aussi étrange que cela puisse paraître, les deux favoris de cette élection sont chacun à leur manière en rupture de ban avec leur parti respectif. « On ne comprend pas cette campagne si on ne tient pas compte du nouveau clivage qui divise chacun des deux grands partis allemands, dit le journaliste et essayiste Ralph Bollmann. Tous deux sont scindés entre une aile libérale et cosmopolite et une aile plus sociale et nationaliste. »

Depuis son élection à la tête du parti, le libéral qu’a toujours été Armin Laschet a dû composer avec une formation beaucoup plus à droite que lui et que ne l’a jamais été Angela Merkel. Dans les années 1990, Laschet avait été l’un des acteurs de ce qu’on a surnommé la « pizza connection ». À une époque où verts et chrétiens-démocrates ne se parlaient pas, Laschet et quelques collègues déjeunaient régulièrement avec des élus verts dans un restaurant italien de Bonn.

Aujourd’hui, voilà Laschet obligé de tendre la main à celui qui fut l’adversaire historique de la chancelière : Friedrich Merz. L’homme d’affaires, qui a notamment les faveurs des chrétiens-démocrates de l’ancienne Allemagne de l’Est, serait même pressenti comme candidat au ministère des Finances.

De l’autre côté du spectre politique, le SPD est lui aussi en rupture avec son candidat, mais cette fois sur la gauche. « Scholz a beau poser en symbole de stabilité, son parti ne l’est pas du tout, dit le rédacteur en chef de la maison d’édition Herder Verlag, Volker Resing. Divisé par des luttes intestines, le SPD semblait même au bord de l’implosion il n’y a pas si longtemps. Si Scholz est élu, la question principale sera de savoir quand le parti finira par le tuer comme il l’avait fait avec Schröder. »

Au début des années 2000, le SPD avait en effet dénoncé les réformes économiques de Gerhard Schröder libéralisant le marché du travail. Les réformes Hartz tenaient leur nom du directeur du personnel de Volkswagen, Peter Hartz. Or, Scholz fut un artisan de ces réformes. Pourtant, souligne Resing, il propose aujourd’hui d’en supprimer une partie, notamment l’obligation imposée aux chômeurs en fin de droits de faire un travail d’utilité publique. « Il n’est pas impossible que Scholz soit le sauveur du SPD, dit Resing. Mais on peut en douter… »

Des négociations jusqu’à Noël ?

La seule certitude de cette élection, c’est qu’aucun parti ne pourra gouverner seul. Habituée depuis longtemps à des gouvernements de coalition, l’Allemagne risque d’être bientôt dirigée non plus par une coalition de deux partis, mais de trois !

Si les débats télévisés ont offert si peu d’affrontements et de démarcations entre les candidats, estiment les analystes, c’est peut-être justement parce que les trois favoris savent que, dans quelques jours, ils devront trouver le moyen de s’asseoir à la même table.

Les négociations pourraient facilement durer jusqu’à Noël. Ce qui permettrait notamment à Angela Merkel de battre le record de longévité de son prédécesseur, Helmut Kohl. En 2017, il avait fallu presque six mois pour parvenir à s’entendre.

Mais une question demeure. « Est-ce que cette Allemagne sera gouvernable ? » demande l’ancien ambassadeur d’Allemagne Joachim Bitterlich. On s’interroge en particulier sur la capacité des libéraux atlantistes du FDP de partager le pouvoir avec les pacifistes antinucléaires traditionnellement opposés à l’OTAN du Parti vert.

Les deux coalitions qui semblent les plus probables obligeraient en effet la CDU-CSU et le SPD à s’allier chacun de leur côté avec les libéraux et les verts. Ce serait une nouveauté au niveau fédéral. La coalition CDU-CSU-FDP-verts, dite « jamaïcaine » car elle a les couleurs de ce drapeau (noir-jaune-vert), avait été envisagée en 2005, mais elle n’avait jamais vu le jour. Quant à une éventuelle alliance SPD-FDP-verts, il en existe un exemple depuis 2016 à la tête du land de Rhénanie–Palatinat.

Pour l’instant, les verts préféreraient de toute évidence s’allier avec le SPD. Quant aux libéraux, ils ont toujours été les alliés traditionnels de la CDU-CSU. « De toute façon, libéraux et verts devront trouver le moyen de s’entendre, dit Ralph Bollmann. Après tout, ils ont un électorat très semblable : plutôt à l’aise et instruit, en faveur des droits individuels et de la légalisation des drogues. À la fin, il faudra trouver un compromis. De toute façon, on n’a pas vraiment le choix. »



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