L’Allemagne se prépare à dire adieu à l’ère Merkel

Tous les analystes s’entendent pour dire que Merkel laisse un pays en excellente santé économique.
Photo: Bernd von Jutrczenka / Pool / Agence France-Presse Tous les analystes s’entendent pour dire que Merkel laisse un pays en excellente santé économique.

C’est la fin d’une époque en Allemagne. Dans moins d’une semaine, le 26 septembre prochain, après presque 16 ans de pouvoir, Angela Merkel ne sera plus chancelière. Le Devoir est sur place pour prendre le pouls des lieux. Premier texte de trois.

Seul un carré de fidèles avait bravé le crachin de la mer Baltique. En cette fin de campagne, ils étaient à peine 300 sur la petite place du marché de Stralsund pour faire leurs adieux à celle qui les a représentés pendant huit mandats et trois décennies. Sur des airs de Johnny Cash, chacun se réchauffait comme il pouvait. À quelques jours du scrutin qui désignera le nouveau chancelier, dimanche, Angela Merkel était venue prêter main-forte à son successeur à la tête de l’Union chrétienne-démocrate (CDU).

Le peu charismatique Armin Laschet en a bien besoin, tant sa campagne bat de l’aile face à celle du ministre des Finances, le social-démocrate Olaf Scholz. C’est encore plus vrai dans le nord-est de l’Allemagne, où les sondages donnent la CDU loin derrière le Parti social-démocrate (SPD) et pratiquement à égalité avec un parti plus à droite encore, l’Alternative pour l’Allemagne (AfD).

Malgré les sifflets des opposants au passeport sanitaire, il y avait là des électeurs de la première heure, des touristes en villégiature, des mères avec leurs enfants et des badauds simplement curieux de revoir la chancelière une dernière fois. « Elle va terriblement nous manquer », dit le maire de la ville, Alexander Badrow, qui appartient au même parti que Merkel (la CDU). Il se félicite de la prospérité que la chancelière a fait pleuvoir sur sa ville. Bien sûr, « rien ne nous a été donné. Il a fallu faire nos classes », précise-t-il. Mais ce n’est probablement pas un hasard si cette petite ville de 60 000 habitants du Mecklembourg–Poméranie-Occidentale, autrefois en Allemagne de l’Est, a hérité du plus grand pont suspendu d’Allemagne, de nombreuses agences fédérales (comme les douanes et les retraites) et d’un rutilant musée océanographique.

Ici, il y a 30 ans, se souvient le maire qui avait 16 ans à la chute du mur de Berlin, les chantiers navals faisaient vivre 7000 personnes et le chômage atteignait 25 %. « On nous prédisait un effondrement de la population ; aujourd’hui, on vient d’un peu partout pour s’installer chez nous. Mais le départ d’Angela Merkel représente un gros changement. Après tout, on a vécu 16 ans avec elle, et personne ne sait de quoi demain sera fait. »

La stabilité d’abord

Malgré les assemblées de dernière minute, tout se passe comme si dans la tête des Allemands le nom de la chancelière n’était déjà plus associé à celui de son parti.

« Je l’admire beaucoup. Merkel a donné aux Allemands ce qu’ils attendaient le plus : la stabilité », dit Werner Feurich, qui n’a pourtant pas voté pour elle aux dernières élections. Un jour, elle est venue visiter le petit musée de l’humour, Skurrileum, qu’il a fondé sur les quais du vieux port. « Elle a beaucoup d’humour. C’est quelqu’un de très simple. »

D’ailleurs, elle devrait revenir dans quelques mois. Feurich lui remettra alors une toile qu’il a commandée au peintre satiriste Rolf Tiemann, de Münster. Elle représente la chancelière dans le ciel tenant quelque chose qui ressemble aux Tables de la Loi, alors qu’en bas des diablotins à la Jérôme Bosch administrent une raclée à Donald Trump, Vladimir Poutine, Bachar al-Assad et Alexandre Loukachenko. « Je suis certain qu’elle trouvera ça très drôle. »

On a vécu 16 ans avec elle, et personne ne sait de quoi demain sera fait

 

Mais, tous ne partagent pas cette vision idyllique de la chancelière. « Angela Merkel est une personnalité tellement atypique et improbable qu’on a toutes les difficultés du monde à en faire le bilan de manière pragmatique », dit Volker Resing, journaliste, essayiste et rédacteur en chef de la maison d’édition catholique Herder Verlag. « Elle est un tel symbole ! Qui pouvait imaginer il y a 16 ans qu’une femme qui n’avait connu que la dictature de l’Est, et qui ne s’était engagée en politique qu’à 37 ans, dirigerait l’Allemagne 15 ans seulement après la réunification du pays ? »

Tous les analystes s’entendent pour dire que Merkel laisse un pays en excellente santé économique. « Elle a surmonté toutes les crises et a assuré la stabilité du pays, c’est le plus important pour les Allemands », dit Ralph Bollmann, journaliste au Frankfurter Allgemeine Sonntagszeitung.

Mais, pendant ce temps, elle n’a pas réformé le pays, ajoute celui qui est aussi l’auteur du livre Angela Merkel. Die Kanzlerin und ihre Zeit (Angela Merkel. La Chancelière et son époque). « C’est son prédécesseur Gerhard Schröder qui avait fait les réformes économiques les plus importantes ; le pays n’a pas été réformé depuis 16 ans. Au début, elle s’était pourtant présentée comme une réformatrice qui voulait aller plus loin que Schröder. Mais lorsqu’en 2005, elle a presque perdu les élections, elle a choisi de ne pas affronter les problèmes à moins qu’une solution s’impose d’elle-même. Elle laisse donc une administration publique avec de gros problèmes. Ce n’est pas un hasard si l’Allemagne est un des rares pays européens à ne pas savoir précisément combien de personnes ont été vaccinées contre la COVID-19. Le seul ministère qui lui tenait à cœur était celui de la Famille. »

Pour Bollmann, la seule grande réforme de Merkel a été la création d’un système de garderie et de congés de maternité — ce qui n’est pas rien, précise-t-il tout de même.

Une « Prussienne protestante »

Pour Volker Resing, Merkel est d’abord et avant tout « une Prussienne protestante ». L’un de ses livres s’intitule d’ailleurs en allemand Angela Merkel, Die Protestantin (Herder).

Sa plus grande erreur, dit-il, demeure paradoxalement ce pour quoi elle a été célébrée partout dans le monde, sauf en Allemagne : l’accueil de plus d’un million de migrants en 2015. « Ce fut une énorme erreur politique, dit-il. C’est ainsi du moins que les Allemands l’ont perçu, même s’ils lui ont pardonnédepuis. En 2015, Merkel ouvrit la porte aux réfugiés alors que quelques mois plus tard, elle abandonnera les Grecs à la pire crise de leur histoire. C’est cette crise qui a littéralement créé l’AfD, un parti très à droite comme il en existe ailleurs en Europe. Ce fut une erreur historique. »

En fait, pour Resing, Merkel n’a jamais toléré la moindre aile droite au sein de la CDU. « Pour elle, c’était l’horreur : il n’en était pas question. Pourtant, de Konrad Adenauer à Helmut Kohl, si les chrétiens-démocrates ont survécu en Allemagne (contrairement au reste de l’Europe), c’est parce qu’ils ont toujours ratissé large. C’était un parti de gouvernement, pas un parti idéologique. »

Photo: Stephanie Loos Agence France-Presse Le «Merkel-Raute», la position des mains «en diamant» caractéristique de la chancelière Angela Merkel 

Merkel a commis le même type d’erreur, dit-il, en décrétant quelques semaines après la catastrophe de Fukushima, et sans le moindre débat au sein du parti, la sortie du nucléaire en… 2022 ! Son successeur, Armin Laschet, a d’ailleurs reconnu que ce serait une erreur de supprimer le nucléaire en Allemagne avant le charbon. « Merkel n’a pas de vision stratégique, dit Resing. C’est une scientifique, elle a une pensée froide. Elle prend une décision après l’autre et attend toujours que les problèmes surgissent. »

Ce qui est un grave défaut pour certains apparaît pour d’autres comme sa grande qualité. La biographe d’Angela Merkel, Marion Van Renterghem (C’était Merkel, Les Arènes), admet que cette fille de pasteur qui connaît la Bible et a visité le pape plus qu’aucun autre chancelier avant elle n’a jamais vraiment eu de vision stratégique. « C’est une dirigeante morale, dit-elle. Elle a des réflexes politiques, mais surtout une boussole morale extrêmement solide et en a fait sa stratégie politique. C’est pourquoi, en 2015, elle a donné une leçon d’humanité aux dirigeants européens. »

La dernière carte

La question reste ouverte de savoir si l’on peut ainsi remplacer la stratégie par la morale, mais cela explique probablement la grande proximité de Merkel avec Barack Obama. D’ailleurs, l’ancien correspondant en Allemagne, en Russie et en Europe de l’Est de la radiotélévision publique française Michel Meyer est prêt à parier que sitôt à la retraite, Angela Merkel se retrouvera à la Fondation Obama.

En attendant, peut-être ne faut-il pas s’étonner que les Allemands perçoivent le candidat du SPD, Olaf Scholz, comme son successeur naturel. Au début de la campagne, la rumeur a circulé que Merkel voterait vert ; il a fallu deux semaines avant qu’un démenti ne survienne. « Merkel ne s’est jamais intéressée à la CDU, dit Bollmann. C’était la dernière de ses préoccupations. Il ne faut pas se surprendre si le parti va mal ! » Lorsqu’on demande à Alexander Badrow si son parti se remettra du départ de la chancelière, il regarde le ciel et se contente d’un lapidaire : « Vous voyez ce qui arrive… »

Sur la place du marché de Stralsund inondée par l’orage, Armin Laschet jouait sa dernière carte. Alors qu’il éreintait avec la dernière énergie les sociaux-démocrates — qu’il accuse de vouloir s’allier non seulement avec les verts, mais aussi avec la gauche radicale de Die Linke — , il a invité « ceux qui sifflent et crient là-bas » contre le port du masque à aller visiter l’unité de soins intensifs de la ville. Dans la journée, on apprenait qu’en Rhénanie un homme de 49 ans avait tiré sur un caissier d’une station-service probablement parce qu’il venait de lui intimer l’ordre de porter un masque.

« La stabilité ! Elle représentait la stabilité », répète Werner Feurich comme un mantra. « Je crois que ça ne va pas durer. »

C’est peut-être même déjà terminé.

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