À la frontière biélorusse, une dissidence en désarroi

En blanc-rouge-blanc, couleurs de la contestation, des femmes marchaient en juillet dernier dans Minsk, la capitale biélorusse, en soutien aux activistes emprisonnés.
Photo: Agence France-Presse En blanc-rouge-blanc, couleurs de la contestation, des femmes marchaient en juillet dernier dans Minsk, la capitale biélorusse, en soutien aux activistes emprisonnés.

Un an après le soulèvement inédit ayant suivi l’élection frauduleuse du 9 août 2020, en Biélorussie, c’est une répression féroce à laquelle sont confrontés les opposants d’Alexandre Loukachenko. L’espoir de changement du début a fait place, au fil des mois, à un abattement au sein de la dissidence, dont une large part n’a eu d’autre choix que de fuir en Pologne voisine.

C’est une histoire faite de péripéties, de démêlés avec le KGB biélorusse, et de semi-cavale. Une histoire déroutante, comme on en entend souvent dans la « dernière dictature d’Europe ». Sa fuite, le jeune Andreï*, dont le nom a été modifié pour éviter des représailles, la raconte sur un ton assuré, presque badin. Mais elle n’en est pas moins spectaculaire. Un soir de juin, le Biélorusse d’à peine 20 ans se rend en auto-stop jusqu’à la frontière, seul. « Pour éviter d’être retracé », explique-t-il. Son but ? Rejoindre la Pologne voisine, en catimini, où il compte demander l’asile politique. Sous le coup d’un procès prévu quelques jours plus tard — auquel il ne se sera jamais présenté —, Andreï sait le risque encouru, lui à qui on a enjoint de ne pas quitter le pays. Son échappée clandestine pourrait mal se terminer si les autorités biélorusses le débusquent. Là-bas, en Biélorussie, il risque deux ans de prison pour avoir participé à une manifestation réclamant le départ du très autoritaire Alexandre Loukachenko, qui dirige sans partage depuis 27 ans.

Arrivé sur place, Andreï s’élance dans l’obscurité de la forêt, avant d’arriver face à un obstacle de taille : le Boug, une rivière qui, tout à l’est de la Pologne, délimite le territoire des deux pays. Sauf qu’Andreï a prévu le coup. « J’ai mis passeport et effets personnels dans un sac étanche, et j’ai traversé à la nage, relate-t-il. J’entendais les chiens de la police biélorusse aboyer, c’était stressant. Même que dans l’eau, je me suis fait attaquer par un castor ! » Aux alentours de deux heures du matin, il aperçoit des traces de pneu et décide de les suivre. « Il faisait froid, j’étais tout mouillé, je cherchais les gardes-frontières polonais. Au loin, dans un champ, il y avait de la lumière et, pendant un moment, j’angoissais à l’idée que ce soient des agents biélorusses à ma recherche… »

Plus de peur que de mal, toutefois : le lendemain, le jeune dissident se retrouve en lieu sûr, en sol polonais. « Je n’ai pas fermé l’œil pendant les deux jours qui ont suivi cette expérience intense », confie Andreï, que Le Devoir a rencontré devant l’enceinte grillagée du centre pour réfugiés de Biała Podlaska, une petite ville polonaise située à une quarantaine de kilomètres de la Biélorussie.

3000 cas de torture

Ils seraient des dizaines de milliers, comme lui, à avoir fait le choix de s’exiler en Pologne, l’une des principales bases arrière de l’opposition biélorusse, proximités culturelle et géographique obligent. Un exode qui, depuis la fraude électorale du 9 août 2020, n’a fait qu’aller crescendo, au rythme des salves de répression menées par le régime.

Et pourtant, il y a quelques mois à peine, tous les espoirs semblaient permis. Un élan de la société civile inédit galvanisait une population longtemps perçue comme amorphe. De ce soulèvement pacifique, les « rassemblements du dimanche » dans la capitale en sont certainement le symbole le plus fort : drapés du blanc-rouge-blanc, couleurs de la contestation, des centaines de milliers de Biélorusses s’y rassemblaient, semaine après semaine, pour réclamer l’organisation d’élections libres. « Avant l’élection, je ne connaissais pas mes voisins de tour d’immeuble, désormais nous sommes devenus une grande famille, une solidarité s’est forgée entre Biélorusses », dit Yulia*, une militante qui a trouvé refuge au printemps avec son petit garçon, il y a peu, dans le camp de Biała Podlaska. « L’espoir de se réveiller le lendemain dans un nouveau pays était énorme, tout semblait alors possible. Mais quand j’ai vu autour de moi différents organisateurs [de manifestations] se faire arrêter un à un, j’ai su que ce serait bientôt mon tour », souffle-t-elle, la voix étranglée par l’émotion.

Au loin, dans un champ, il y avait de la lumière et, pendant un moment, j’angoissais à l’idée que ce soient des agents biélorusses à ma recherche…

Un an plus tard, la ferveur des débuts a fait place à un profond désarroi, alimenté par la crispation d’un autocrate prêt à tout pour écraser la dissidence. Aux 3000 cas de torture documentés à ce jour par Viasna, une organisation biélorusse de défense des droits de la personne, s’ajoutent plus de 600 prisonniers politiques. Liquidés par dizaines, rares sont les médias indépendants et les ONG qui échappent à cette répression, et les témoignages de manifestants tabassés en pleine rue par les forces antiémeutes sont devenus monnaie courante. À l’étranger aussi, les détracteurs du régime sont traqués, comme en témoigne le retentissant détournement d’avion, orchestré par Loukachenko en mai, afin de procéder à l’arrestation d’un journaliste honni par le régime.

Une répression sans frontières qu’a fermement condamnée Bruxelles, en interdisant dans la foulée son espace aérien aux vols biélorusses. Mais depuis, l’ancienne république soviétique est quasi coupée du reste du monde, comme si un nouveau « rideau de fer » s’était érigé aux portes de l’Union européenne. Voilà des mois qu’à l’initiative de Minsk, la frontière a été verrouillée, en évoquant le prétexte de la pandémie. Et ce, alors que pas plus tard qu’en mars 2020, le président Loukachenko la qualifiait de « psychose ». Autant par le ciel que la voie terrestre, donc, les Biélorusses craignant d’être persécutés n’ont presque plus d’échappatoire légale.

« Tout est terrible »

De quoi faire de la Biélorussie une « prison à ciel ouvert », de l’avis de Yulia,
elle-même affectée par ce casse-tête logistique : censés venir la rejoindre, son mari et son autre fils, restés au pays, doivent désormais emprunter un itinéraire des plus complexes, qu’elle ne divulgue pas, par mesure de sécurité.

« C’est terrible ce qu’il se passe ici. Chaque jour, je regarde les infos avec la peur au ventre », regrette quant à elle Lioudmila*, une Biélorusse jointe au téléphone qui n’a pas fait le choix de l’exil. Pour le moment, du moins. « Aujourd’hui, l’espoir ne repose sur rien. Il y a un an, les gens s’attendaient à obtenir un changement complet du pouvoir. Mais face à la brutalité sans bornes du régime, les moyens pacifiques ne suffisent pas », tranche la vingtenaire, qui craint la possibilité d’une intervention armée de Vladimir Poutine, allié de longue date avec l’homme fort de Minsk.

Derrière la vitre de son petit bureau de change, à Terespol, Agnieszka*, 47 ans, se demande même « si cette contestation en a valu la peine, tellement tout semble maintenant si terrible ». Dans cette ville frontalière, située à une trentaine de minutes de Biała Podlaska, la Polonaise a d’ailleurs eu l’impression de vivre à distance la révolte des derniers mois, alors que Brest, la ville biélorusse limitrophe, n’est séparée que d’un pont. « Je pouvais entendre les forces de l’ordre biélorusses réprimer les manifestants, en août 2020 », affirme celle qui se dit solidaire de la cause prodémocratie. Depuis la mobilité réduite aux frontières, Terespol est à l’image de son bureau : une plaque tournante désertée. Ici, tout tourne à l’arrêt, à l’exception des seuls camions de marchandise qui entrent et sortent au compte-gouttes, quelques kilomètres plus loin.

Dans le stationnement en face, à deux pas du poste frontalier de Terespol, une berline fait soudain son apparition, après avoir franchi la frontière. À l’intérieur, une petite famille biélorusse qui a pu quitter la Biélorussie, à la faveur d’un permis de travail, rare occasion pour prendre la fuite. « On part pour un petit bout de temps », euphémise le père, manifestement chagriné. Il s’agit d’un aller simple : une décision difficile ? L’homme, peu loquace, prend un temps pour répondre. « Oui, très dur… », lâche-t-il. Avant de faire un geste de la main pour mettre fin à la conversation.


*Tous les prénoms dans ce reportage ont été modifiés pour protéger l’identité des personnes interviewées.

À voir en vidéo