Semaine de quatre jours: le projet efficace mené par l’Islande

Pour une part importante des Islandais, la semaine de travail à 35 ou à 36 heures est une réalité, ou est en voie de l’être. Quelles leçons tirer du virage entrepris sur l’île scandinave, reconnu comme un succès tant pour les employés que les employeurs ?

Deux projets pilotes concernant 2500 fonctionnaires municipaux et fédéraux, entre 2014 et 2021, ont démontré des effets positifs de la « semaine de quatre jours » sur la productivité et le bien-être des travailleurs. Si bien que les syndicats du pays ont pu signer des conventions collectives garantissant le droit à des heures de travail réduites, ou le droit de négocier des heures réduites, sans baisse de salaire pour 86 % de la main-d’œuvre islandaise.

La présidente du syndicat BSRB, qui représente la majorité des employés du secteur public, était aux premières loges de ces transformations. Sonja Ýr Þorbergsdóttir se réjouit du changement dans la culture de travail au pays des volcans et des geysers. Entretien.

D’où vient l’idée de réduire la semaine de travail ?

Ce fut un long parcours. Les syndicats demandaient des semaines de travail plus courtes depuis longtemps, sans en faire une priorité. Mais avec la crise économique de 2008, nos membres ont voulu des changements, passer plus de temps avec leurs familles. La réduction des heures de travail a semblé une solution pour combattre les problèmes de santé mentale, de stress, d’épuisement professionnel.

C’est aussi une façon d’atteindre plus d’égalité entre les hommes et les femmes. Beaucoup d’Islandaises travaillent à temps partiel pour des raisons de conciliation travail-famille. Si la semaine de travail normale diminue, davantage d’entre elles peuvent être considérées comme à temps plein. De plus, cela donne plus de temps aux hommes pour participer aux tâches ménagères.

Autour de 2013, les politiciens à Reykyavik nous ont approchés, puisque nous avions parlé de cette question, et nous avons négocié un premier projet pilote.

Parmi les employés concernés par les projets pilotes, il y avait des travailleurs de bureau, mais aussi ceux de services de protection à l’enfance, de piscines, de garderies, d’établissements de soins, d’un poste de police, entre autres. Quels résultats avez-vous observés ?

Les résultats ont été très clairs. Le niveau de service a été maintenu et a même été amélioré dans certains cas. Les participants nous ont dit que leur temps de récupération les aidait à être de meilleurs travailleurs. Ça a démontré qu’on pouvait travailler de façon plus intelligente, augmenter la satisfaction au travail, réduire le stress psychologique et physique. Ils ont eu un meilleur équilibre entre la vie de famille et la vie professionnelle.

Qu’est-ce qui explique qu’il est possible de faire le même travail en moins de temps ?

Il n’y a pas de raison scientifique pour travailler 40 heures par semaine. Cet horaire est là pour des raisons historiques. Il a été introduit lorsque la majorité des gens travaillaient dans des usines. Mais le monde du travail a bien changé et, pour du travail cognitif, travailler plus longtemps ne permet pas toujours l’atteinte de meilleurs résultats.

Mais les changements ont nécessité un grand travail de réorganisation. Dans chaque établissement, des comités ont été mis en place par le syndicat et l’employeur pour analyser comment les tâches pourraient être effectuées de façon plus efficace. Ensuite, cette analyse a été présentée plus largement parmi les employés et les dirigeants pour recueillir les commentaires de tous. Les employés ont finalement eu l’occasion de voter sur un plan final sur la façon de réduire les heures de travail. Certains avaient le vendredi de libre, par exemple, alors que d’autres avaient des journées plus courtes toute la semaine.

Il n’y a pas de raison scientifique pour travailler 40 heures par semaine. Cet horaire est là pour des raisons historiques.

 

Que diriez-vous aux entreprises et aux gouvernements ailleurs dans le monde qui sont intéressés par votre expérience ?

Notre expérience démontre que c’est possible pour tout le monde. Certaines personnes ont le réflexe de dire qu’elles ne peuvent pas réduire leurs heures de travail. Mais on a pu voir que plusieurs types de milieux de travail l’ont fait avec succès.

Cette démarche peut être initiée par des décisions politiques et de conventions collectives, mais elle peut aussi venir des entreprises elles-mêmes. Je recommande à tous de l’essayer. Il faut suivre des étapes, bien analyser la situation, apprendre de l’expérience des autres — il y a beaucoup de matériel qui peut aider. Essayez-le pendant quelques mois et voyez ce qui fonctionne bien ou moins bien.

Santé et productivité

Les organismes Association for Democracy and Sustainability, en Islande, et Autonomy, au Royaume-Uni, ont publié en juin le rapport intitulé « Going public : Iceland’s Journey To A Shorter Working Week ». Les auteurs y rapportent que plusieurs études ont démontré un lien entre une diminution des heures travaillées, de pair avec une réorganisation du travail, et une hausse de la productivité, notamment en Suède. Microsoft au Japon avait aussi annoncé en 2019 des résultats similaires après avoir expérimenté un horaire à 4 jours par semaine.

 

« La majorité de ceux qui travaillent moins d’heures améliorent leur santé globale, ce qui est un facteur important dans l’efficacité au travail », explique l’un des coauteurs, Jack Kellam. Selon le chercheur, même une petite réduction des heures travaillées peut être bénéfique. Toutefois, en cette ère de télétravail, les entreprises qui s’engagent dans cette voie doivent s’assurer que cette mesure soit respectée.

 

M. Kellam constate que la réduction des heures travaillées fait l’objet d’une tendance mondiale, dans un contexte où les symptômes de stress et d’épuisement liés au travail sont importants dans les pays industrialisés. Divers établissements et entreprises au Royaume-Uni entament d’ailleurs des démarches en ce sens, souligne M. Kellam.

 

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