Quand l’armée a recours à la science-fiction pour imaginer le pire

Le monde de demain ressemblera peut-être à l’enfer qu’ils nous promettent. Ou pas.
Photo: Ian Langsdon/Pool/Agence France-Presse Le monde de demain ressemblera peut-être à l’enfer qu’ils nous promettent. Ou pas.

Sortir l’armée française de ses angles morts stratégiques en proposant des esquisses de l’avenir : c’est la tâche des auteurs de science-fiction réunis au sein de la « Red Team », qui ont rendu publics mercredi deux scénarios de guerre du futur. Effrayants, cohérents, plausibles.

Difficile, de prime abord, d’imaginer des officiers militaires travailler main dans la main avec des artistes.

Pourtant, un grand maître de la science-fiction l’a théorisé : « [Isaac] Asimov disait que la science-fiction était la seule branche de la littérature qui se soucie de la réponse de l’être humain au progrès de la science et de la technologie », rappelle à l’AFP Emmanuel Chiva, directeur de l’Agence de l’innovation de défense (AID) du ministère français des Armées.

Il s’agissait donc de casser le plafond de verre du scientifique, du militaire, du tacticien, pour l’obliger à penser plus loin.

« On sait faire de la prospective à 30 ans, c’est ce qu’on appelle le besoin militaire prévisible », ajoute M. Chiva. « Mais on est tellement saturés de sciences et de technologies qu’on a du mal à se projeter au-delà. » Or, les auteurs « savent nous inventer des mondes futurs qui peuvent nous permettre d’identifier la surprise stratégique, de nouvelles menaces ». « Il y a sans doute des choses qu’on ne verra pas venir, autant trouver des moyens de ne pas être surpris », fait-il valoir.

« Jouer à se faire peur »

Le ministère a sélectionné soigneusement le maître d’œuvre au terme d’un appel d’offres : l’Université Paris Sciences et Lettres. Qui a elle-même associé des auteurs, des designers, des illustrateurs et une chercheuse pour inventer un avenir sombre au possible. Dont François Schuiten, l’auteur des Cités obscures.

Habilités « secret-défense », ils ont visité des bases militaires pour s’immerger dans les codes et usages de ce monde qu’ils devaient bousculer.

« Il faut qu’on inquiète l’armée », résume Xavier Mauméjean, auteur, membre de la « Red Team ». Les États-Unis s’étaient déjà livrés à une expérience semblable pendant la guerre froide, se souvient-il. Mais le monde d’aujourd’hui est autrement plus complexe, évolutif et incertain. Et le terrain de jeu de l’imagination est infini.

« La science-fiction est un outil », explique l’écrivain. « On ne propose pas des mondes parallèles ou un voyage dans le temps, il faut que ça reste une anticipation possible », ajoute-t-il. « Littéralement, on joue à se faire peur. »

Des scénarios vraisemblables ?

Mercredi matin, une version classifiée a été exposée à un parterre d’officiers, avant la présentation publique dans l’après-midi de deux scénarios plus effrayants l’un que l’autre.

Des mondes à la géopolitique redessinée avec une Nouvelle Fédération des Balkans qui quitte l’OTAN et se lie à la Grande Mongolie, via une nouvelle route de la soie numérique. Un réseau de l’État grand-mongol, « Œil céleste », qui prône le retour à la purification ethnique et idéologique.

Des « sphères de réalité alternatives » qui favorisent la naissance de « nouvelles interfaces personne-machine ». Ou encore des conflits qui se règlent à l’arme hypersonique à des vitesses d’action qui dépassent les capacités humaines, sur fond d’investissement des milieux ultra-aériens (orbites basses, mésosphère, stratosphère).

Pure fantaisie ? Nullement ! En face de la « Red Team » a été créée une « Blue Team » de militaires, chargée de maintenir cette floraison de scénarios dans « un cône de vraisemblance », explique Emmanuel Chiva.

De fait, des projets seront bien lancés à la suite de ces travaux, signe que la réflexion a été prolifique. Impossible, évidemment, d’en savoir plus : classé « secret-défense ». « L’innovation n’est pas un luxe, c’est une nécessité impérieuse », assure en tout cas le patron de l’AID, en rappelant que la conception d’une nouvelle arme représente 15 ans de travail.

Évidemment, les auteurs ne sont pas devins. Le monde de demain ressemblera peut-être à l’enfer qu’ils nous promettent. Ou pas. Mais la « saison 2 » est déjà programmée. « Il ne s’agit pas de faire venir les Martiens », explique le capitaine de vaisseau Géraud Cazenave, du Bureau Prospective et stratégie militaire de l’état-major des armées. Mais que ces scénarios soient plausibles ou pas, « l’objectif, c’est de chercher des angles morts pour nous forcer à voir en dehors du cadre ». Même si ce qu’on y voit ne donne pas envie de le léguer à nos enfants.

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