Brexit: le dur choc de la réalité, cinq ans après

Une importante foule s’est réunie à Warrington le 13 janvier 2020 pour célébrer le moment où le divorce entre le Royaume-Uni et l’Union européenne est formellement entré en vigueur.
Photo: Oli Scarff Agence France-Presse Une importante foule s’est réunie à Warrington le 13 janvier 2020 pour célébrer le moment où le divorce entre le Royaume-Uni et l’Union européenne est formellement entré en vigueur.

À en croire les sondages d’opinion, les Britanniques semblent toujours très ambivalents par rapport au caractère positif ou non de la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, cinq ans exactement après avoir voté majoritairement pour ce Brexit, 17 mois après son entrée en vigueur et 6 mois après que les premiers signes concrets de ce divorce ont fait leur apparition dans leur vie quotidienne.

En janvier dernier, 48 % des Britanniques estimaient que cette séparation avait été une erreur, contre 40 % qui jugeaient que le divorce était une bonne chose pour le pays. En mai, la perception s’était légèrement renversée, avec 45 % des répondants estimant désormais que ce Brexit était bon, contre 44 % qui le voient toujours d’un très mauvais œil. L’indécision tourne, quant à elle, autour de 10 %.

Seule constance dans ce tableau : l’impression que Londres négocie très mal les termes de cette nouvelle relation avec Bruxelles. Au 14 juin, 52 % des Britanniques considéraient que les choses se passaient « plutôt mal », comparativement à 32 % qui pensaient l’inverse.

Après 47 ans de vie commune, la rupture est en effet loin d’être une sinécure, comme en témoignent les nombreux accrochages entre les deux entités en Irlande du Nord, province britannique et nœud gordien de ce Brexit. Cette nouvelle configuration des rapports a fait naître également des tensions sur le front du déplacement des personnes et révèle, dans ses premières mesures, des signes d’affaiblissement du pouvoir économique et financier du Royaume-Uni.

De plus, comme l’avaient prévu plusieurs critiques de ce mouvement politique et populiste, la nouvelle ère dans laquelle les Britanniques ont décidé à 51,89 % d’entrer, le 23 juin 2016, n’augure, pour le moment, rien de très bon.

« Le début du Brexit n’est pas très prometteur », résume sur Zoom George Ross, professeur de science politique à la Brandeis University au Massachusetts et spécialiste de l’Union européenne et de ses crises. « Le projet a été vendu comme une manière de revenir à des années glorieuses, de renouer avec l’esprit de Churchill, de ramener la créativité dans ce pays, comme au XIXe siècle. Mais, pour le moment, ça ne fonctionne pas très bien. »

Gérer la faille

L’Irlande du Nord concentre sur son territoire la complexité du projet. Le Brexit y a fait apparaître, malgré elle, une frontière désormais entre cette province de la Couronne britannique et le reste du Royaume-Uni, et ce, pour empêcher le retour d’une frontière entre les deux Irlandes. La chose aurait compromis la paix entre les deux pays, issue de l’accord du Vendredi saint signé en 1998.

Conséquence : tout en faisant partie du Royaume-Uni, l’Irlande du Nord se maintient également au sein du marché commun européen, dont fait partie la République d’Irlande voisine. Un « cul entre deux chaises » qui depuis janvier dernier est devenu un véritable casse-tête douanier, administratif et logistique pour Londres. Et ce, dans une province qui, paradoxalement, a voté en 2016 majoritairement, à 55,7 %, contre le Brexit.

Du papier à la réalité, le choc est évident : plusieurs produits ne peuvent désormais plus circuler librement entre la Grande-Bretagne et l’Irlande du Nord en raison de normes sanitaires qui ne sont plus harmonisées sur celles de l’UE. C’est le cas pour la viande réfrigérée, avec des répercussions directes sur la saucisse anglaise, qui ne peut plus entrer en Irlande du Nord, créant ainsi des tensions entre les négociateurs européens et britanniques.

Le contentieux touche également plusieurs autres produits, dont des traitements pharmaceutiques contre le cancer ou des plantes en pot. Devant ces nombreux irritants, Londres rue dans les brancards depuis des semaines et menace même de se retirer unilatéralement du protocole nord-irlandais qu’il a pourtant signé en toute connaissance de cause.

« Lors des négociations du Brexit, Boris Johnson ne s’est pas intéressé aux détails, dit Jean-François Drolet, politicologue à la Queen Mary University of London. Cela a toujours été son approche. Il a signé un accord imparfait en espérant s’en sortir après, une fois le Brexit réalisé. Mais l’Europe ne voit pas la chose du même œil. Pour elle, il y a un accord à respecter, sans quoi des sanctions seront imposées. Bref, Boris Johnson se retrouve désormais face à un très gros problème. » Et un problème aux ramifications encore insoupçonnées.

Un risque d’implosion

Lundi, le mécontentement post-Brexit chez les unionistes nord-irlandais, rattachés au Royaume-Uni, a entraîné la démission de la première ministre de la province et cheffe du parti Democratic Unionist Party (DUP), Arlene Foster, remplacée jeudi par un nouveau gouvernement partagé entre le DUP et les républicains du Sinn Féin, pro-européens et favorables à une réunification des deux Irlandes. Vendredi, la crise interne au sein des unionistes s’est accentuée avec la démission du nouveau chef, Edwin Poots, sous les cris de partisans qui rejettent le statut douanier particulier de la province britannique.

Le Brexit s’accompagne désormais d’un risque d’implosion du Royaume-Uni, avec des mouvances séparatistes qui trouvent un nouveau carburant en Irlande du Nord tout comme en Écosse, qui avait rejeté ce projet de divorce d’avec l’UE à 62 % lors du référendum de 2016.

La première ministre écossaise, Nicola Sturgeon, a annoncé qu’un nouveau référendum sur l’indépendance de l’Écosse sera tenu d’ici la fin de l’actuelle législature renouvelée début mai en accordant 64 sièges au Scottish National Party, parti séparatiste. Concordance des temps, en Irlande du Nord, le Sinn Féin mène également dans les intentions de vote.

« Beaucoup de sondages ont démontré que les Britanniques avaient finalement mal compris les conséquences à long terme du Brexit, dit Jean-François Drolet. La pandémie a eu pour effet d’éloigner les regards des choses les plus tangibles, mais elles sont désormais en train d’apparaître. »

La pénurie de main-d’œuvre en fait partie et affecte désormais le monde de la restauration et de l’hôtellerie, qui doit composer avec les mêmes difficultés de recrutement que dans d’autres pays, une crise amplifiée toutefois par les effets du Brexit sur les flux migratoires.

Au premier trimestre de 2021, près de 3300 citoyens européens ont été refoulés aux frontières britanniques. Il y en avait eu à peine 493 un an plus tôt à la même période.

« La migration entre le Royaume-Uni et l’UE, et vice versa, a été considérablement compliquée, admet en entrevue au Devoir Rob McNeil, directeur adjoint du Migration Observatory de l’University of Oxford. Il faut dire que le Brexit a été largement entretenu par la question de l’immigration, dont l’augmentation avant la crise économique de 2008 a inquiété plusieurs citoyens. Ce n’est donc pas une surprise de voir ce dossier occuper une place importante dans un gouvernement post-Brexit. »

Un affaiblissement économique

L’effet de ce repli sur l’activité économique est encore incertain. Mais pour l’OCDE, il risque de compliquer la reprise économique dans ce pays à l’ère post-pandémique, et ce, après une contraction du PIB britannique de 9,8 % en 2020, soit la pire en 300 ans, résumait The Guardian fin mai. Le journal soulignait que, des pays du G7, le Royaume-Uni devrait moins bien s’en sortir que les autres.

Une perspective qui s’accompagne d’une perte d’influence du Royaume-Uni dans le domaine de la finance et des activités bancaires avec le départ depuis le début de l’année de plusieurs géants de ce secteur vers des capitales européennes comme Amsterdam, Paris ou Francfort. À titre d’exemple, les Pays-Bas ont récupéré pour huit milliards de transactions d’actions en euros par jour aux dépens de la City de Londres, qui a perdu également le marché phare des émissions de carbone en Europe au profit d’Amsterdam. Cela représente un milliard d’euros en transactions par jour.

« Après la COVID-19, il va y avoir une relance et je ne pense pas que le Royaume-Uni va y participer », dit George Ross, qui craint qu’un affaiblissement du pays vienne nourrir davantage les mouvements populistes à l’origine du Brexit et porter son principal artisan, le premier ministre Boris Johnson, bien en selle malgré les conséquences négatives de cette séparation. « Depuis toujours, il s’en sort avec son humour, son ironie et ses mensonges. Et c’est ce qu’il continue de faire. »

L’homme a prétendu que la campagne de vaccination hâtive dans son pays, trois semaines avant celle de l’UE, a été une conséquence du Brexit. Dans les faits, les contrats d’approvisionnement ont été négociés alors que le Royaume-Uni faisait toujours partie de l’Union, un cadre dans lequel, Brexit ou pas, Londres aurait d’ailleurs très bien pu faire cavalier seul en matière de vaccination.

« Boris Johnson profite aussi d’un affaiblissement de l’opposition et d’un Parti travailliste qui est toujours dans la confusion totale en matière de leadership, ajoute M. Ross. Une tendance lourde partout en Europe au sein des formations politiques sociales-démocrates. »

Fin mai, 38 % des électeurs estimaient que les conservateurs étaient toujours les mieux placés pour gérer la transition en cours, contre 12 % pour les travaillistes.

L’incertitude habite toutefois un quart des Britanniques et pourrait s’amplifier au rythme de la découverte, jour après jour, « des véritables problèmes générés par le Brexit et de ceux que cette sortie de l’UE n’arrivera finalement pas à régler », conclut Jean-François Drolet.

 

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