L’irrémédiable poussée du Rassemblement national lors des ​élections régionales

Le candidat du Rassemblement national aux élections régionales des Hauts-de-​France, Sébastien Chenu, et la cheffe du parti, Marine Le Pen, à Berlancourt
Denis Charlet Agence France-Presse Le candidat du Rassemblement national aux élections régionales des Hauts-de-​France, Sébastien Chenu, et la cheffe du parti, Marine Le Pen, à Berlancourt

L’image a quelque chose de surréaliste. Des étroites rues de Roubaix où les petites maisons ouvrières sont alignées en rangs serrés surgit un énorme bus où s’affichent sur cinq mètres de haut les photos de Marine Le Pen et de son candidat régional, Sébastien Chenu. Au même moment, un cortège de femmes voilées qui traversait la place de la mairie est passé sans le voir. Comme deux réalités qui semblent s’ignorer. Toute la journée, sous un soleil de plomb, le bus de campagne du Rassemblement national (RN) a ainsi défilé nonchalamment dans les rues de cette petite ville située à 12 kilomètres de Lille et à deux pas de la Belgique.

Ici, dimanche, le président sortant de la région, l’ancien membre des Républicains (LR) Xavier Bertrand, affrontera le candidat RN Sébastien Chenu. « Dans cette terre qu’a choisie [dès 2007] Marine Le Pen pour s’implanter à Hénin-Beaumont, l’affrontement est plus que symbolique », explique le politologue de l’Université de Lille Tristan Haute. D’autant que, à moins d’un an du scrutin national, tous les observateurs veulent voir dans ces élections régionales une préfiguration de la présidentielle.

Après la Provence-Alpes-Côte d’Azur, la région des Hauts-de-France est probablement celle où le RN a le plus de chance de l’emporter les 20 et 27 juin prochains. Au premier tour, Xavier Bertrand, qui a quitté son parti (LR) en 2017 et ne cache pas ses ambitions présidentielles, pourrait arriver à égalité avec le candidat du RN. Avec son ton posé et sa bonne connaissance des dossiers, Sébastien Chenu n’a rien de l’image souvent brouillonne des candidats lepénistes. Issu du même parti que Xavier Bertrand, Chenu l’a quitté en 2014 pour rejoindre Marine Le Pen.

« C’était nos potes »

Philippe Lambilliotte, candidat RN aux départementales de Roubaix (qui se déroulent en même temps que les régionales), a suivi exactement le même cheminement politique. « En 2014, moi aussi j’en ai eu ras le bol de cette droite qui ne tenait pas parole et qui avait trahi le référendum de 2005 [sur la constitution de l’Union européenne] en faisant voter le traité de Lisbonne. En face de nous, on n’a que des girouettes. Un jour, ils sont de droite ou socialistes. Le lendemain, ils sont pour Macron. On ne sait plus. »

Ce chirurgien-dentiste se souvient avec nostalgie du Roubaix de son enfance. « Les immigrants ont toujours été nombreux ici. Ils jouaient avec nous dans la petite rue d’Isly. C’était nos potes ! Puis, dans les années 1980, est arrivé l’islamisme et tout est parti à vau-l’eau. Aujourd’hui, on vit côte à côte, et il y a des gens qui n’en peuvent plus. Nos amis musulmans nous le disent : ils ne sont pas venus en France pour revivre ce qu’ils ont vécu dans leur pays. »

Dimanche dernier, rue Archimède, dans le quartier de l’Alma, de jeunes Français, d’origine maghrébine selon les médias locaux, s’apprêtaient à mettre le feu à une voiture lorsqu’un voisin a sonné l’alarme. Une fois sur place, les policiers ont été pris à partie et ont reçu des tirs de mortiers utilisés pour les feux d’artifice. « C’est comme ça en permanence », dit Philippe Lambilliotte.

Après avoir été un joyau de l’industrie textile française et le lieu de naissance de grandes sociétés de vente par correspondance, comme La Redoute et Les 3 Suisses, Roubaix a connu un cruel déclin. Même si les propriétés Art déco des anciens patrons sont toujours là dans les rues clôturées du parc Barbieux, Roubaix a aujourd’hui un taux de pauvreté de 40 %.

Le déclin

De l’autre côté de la ville, dans l’ancien quartier ouvrier du Pile, une façade sur trois est murée. « Cela fait quatre ans qu’on parle de rénovation et ça traîne. Chaque semaine, des incendies se déclarent et les dealers de drogue sont partout », explique le militant Ali Rahni. À une époque, dit-il, on a même fait venir des gens de Montréal pour nous parler des “tables de concertation”. « On a essayé, mais ça n’a pas changé grand-chose. »

Rahni a grandi ici dans une famille algérienne rapatriée en France en 1962, dont le père faisait un bon salaire chez Alstom. Depuis, il rêve d’une « social-démocratie musulmane » et sa femme porte le voile. Candidat des verts aux élections départementales (qui se déroulent simultanément aux régionales), il a récemment été critiqué pour ses sympathies islamistes et avoir régulièrement invité à Roubaix le prédicateur Tariq Ramadan proche des Frères musulmans. Cette révélation a fait éclater la coalition de gauche (Verts-La France insoumise) qu’il représentait. Selon un récent sondage, 74 % des sympathisants du parti de Jean-Luc Mélenchon (LFI) estiment qu’existe en France « une forme d’antiracisme qui produit une haine entre les communautés ».

Rahni se défend pourtant bien d’être islamiste. Il préfère dénoncer ce qu’il appelle « la bête immonde » qui se cache, dit-il, aussi bien chez Xavier Bertrand que chez Marine Le Pen. « En France, l’islamophobie est un sport national, dit-il. D’ailleurs, dans cette élection, Macron veut faire gagner le RN. »

Rahni est loin d’être le seul à croire que le président préférerait pour une seconde fois affronter Marine Le Pen au second tour de la présidentielle en mai prochain. Mais pour cela, il faut d’abord empêcher que surgisse à droite un candidat crédible. Or, avec Valérie Pécresse en Île-de-France, Xavier Bertrand pourrait être l’un de ceux-là. C’est pourquoi Emmanuel Macron a envoyé pas moins de cinq de ses ministres dans les Hauts-de-France, où son candidat de La République en marche (LREM), Laurent Pietraszewski, n’est toujours pas certain de se qualifier pour le second tour. Connu pour ses déclarations intempestives, le ministre de la Justice, Éric Dupond-Moretti, ne rate d’ailleurs pas une occasion de s’engueuler sur les marchés du dimanche matin avec ses adversaires. Au point que certains se demandent où un ministre aussi occupé que lui trouve tout ce temps pour faire campagne.

Un pari « machiavélique »

Ce n’est pas la première fois qu’une élection régionale est instrumentalisée pour des enjeux nationaux, dit le politologue Rémi Lefebvre de l’Université de Lille. Ce qui est nouveau c’est qu’« Emmanuel Macron utilise cette élection de manière parfaitement machiavélique. Comme il n’a pas d’ancrage local et aucune chance de l’emporter — pas plus que dans les autres régions d’ailleurs —, il cherche surtout à diviser la droite et à affaiblir Xavier Bertrand. Soit il l’empêche de faire un bon score, soit il s’arrange pour que sa victoire soit due à une alliance ou au report des voix des électeurs de LREM. Dans les deux cas, il handicape sérieusement la possibilité pour Bertrand de se poser en candidat de la droite à la présidentielle. »

On verra dimanche si son candidat obtiendra les 10 % nécessaires pour se qualifier au second tour. En attendant, Pierre-François Lazzaro ne croit pas que ce petit jeu réussira à Macron. À 28 ans, ce conseiller municipal « divers droite » de Roubaix estime que « pour gagner, Xavier Bertrand n’a besoin de personne. Il est très aimé dans la région, car il a su se montrer proche des gens et surtout pragmatique. » Bertrand se veut l’homme des solutions concrètes. Lazzaro cite l’exemple du service de location de voitures à un euro par jour qu’il a mis sur pied afin d’aider les demandeurs d’emploi à se déplacer pour chercher du travail. Selon Lazzaro, le « front républicain » destiné à faire barrage à Marine Le Pen existe toujours. « Reste à savoir combien d’électeurs iront voter », dit-il.

Alors que les terrasses sont pleines et que la France ne songe plus qu’aux vacances qui approchent, il se pourrait que les abstentionnistes décident du sort de cette élection. D’autant que la gauche n’a jamais été aussi anémique. La candidate Karima Delli a beau avoir réussi l’exploit de rassembler les principaux partis de gauche autour d’elle, elle ne semble pas en mesure de dépasser la barre des 20 %.

« En 2015, le PS faisait ce score à lui tout seul, dit Rémi Lefebvre. Dans une région autrefois dominée par la gauche, celle-ci n’a jamais été à ce point hors jeu. Depuis quelques années, tout le débat public s’est déplacé. Aujourd’hui, la clé de la présidentielle se situe clairement à droite ! » Si bien qu’on peut facilement imaginer qu’au second tour, une grande partie de la gauche n’ira pas voter.

À quelques jours du premier tour, le RN arrive en tête dans la moitié des régions françaises et semble en mesure d’en remporter au moins une. Ce qui serait une première. Pour le politologue, le jeu d’Emmanuel Macron demeure pourtant dangereux. « En fragilisant la droite traditionnelle, il force une partie de ces électeurs à rejoindre le RN. »

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