Des calculs périlleux à l’Élysée

Pour comprendre ce qui se joue dans ces élections, il faut savoir que le président est convaincu que sa seule façon d’être réélu dans un an est d’affronter au second tour Marine Le Pen (RN).
Photo: Agence France-Presse Pour comprendre ce qui se joue dans ces élections, il faut savoir que le président est convaincu que sa seule façon d’être réélu dans un an est d’affronter au second tour Marine Le Pen (RN).

Dures semaines pour Emmanuel Macron. À un an de la présidentielle et à cinq semaines des élections régionales, le président tentait tant bien que mal de slalomer entre les commémorations à haut risque de Napoléon et de l’abolition de l’esclavage. C’est alors que, le 2 mai, le premier ministre, Jean Castex, prit tout le monde par surprise. Il annonça de Matignon que, pour contrer le Rassemblement national, le parti présidentiel (LREM) retirait sa liste aux élections régionales de Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA) au profit de celle du candidat sortant de la droite (LR), Renaud Muselier.

Dans ces élections, qui se dérouleront les 20 et 27 juin prochains, le Rassemblement national a en effet de très bonnes chances de conquérir cette région où, en 2015, la jeune Marion Maréchal était arrivée en tête au premier tour (41,5 %). En présentant cette année Thierry Mariani, un ancien ministre de Nicolas Sarkozy d’ailleurs ami personnel de Muselier, le RN entend bien aller chercher les quelques dizaines de milliers de voix qui lui ont manqué en 2015. Un scénario confirmé par les sondages, qui donnent Mariani vainqueur dans tous les cas de figure.

Cacophonie à droite

Pour comprendre ce qui se joue dans ces élections, il faut savoir que le président est convaincu que sa seule façon d’être réélu dans un an est d’affronter au second tour Marine Le Pen (RN). Pour cela, il lui faut continuer à dynamiter la droite et surtout éviter que surgisse entre lui et Marine Le Pen un candidat crédible qui pourrait changer la donne.

En forçant sa candidate Sophie Cluzel à se rallier à la liste de Renaud Muselier (LR), le président a provoqué un véritable branle-bas à droite. Chez Les Républicains, on a déployé des prouesses de créativité pour ne pas apparaître comme une simple officine de la majorité. Un jour, le parti jurait sur l’honneur qu’il n’y avait aucune alliance formelle avec LREM. Le lendemain, les maires de Nice et de Toulon démissionnaient de LR. On a finalement appris que, dans la nuit de jeudi, les deux partis avaient noué un accord pour présenter une liste commune.

Si Les Républicains sortent encore un peu plus ébranlés de ce vaudeville, La République en marche n’en sort pas indemne. Certes, écrit Guillaume Tabard, les macronistes « ont atteint un objectif : la discorde chez l’ennemi. Mais […] à quel prix ! ». Pour l’éditorialiste du Figaro, « droite et macronie ressortent toutes deux affaiblies et divisées ; sinon ridiculisées ».

LREM, une coquille vide

L’opération confirme une fois de plus que le parti présidentiel est une coquille vide dirigée depuis l’Élysée. En cinq ans au pouvoir, il n’a pas développé la moindre implantation locale. Dans de nombreux départements et cantons, le parti n’a même pas trouvé de candidats. Ce qui est de moins en moins le cas du Rassemblement national.

À la faveur de ces événements, le camp de Marine Le Pen n’a d’ailleurs cessé d’engranger des ralliements. Cela va de l’ancien conseiller de François Fillon, Hervé Fabre-Aubrespy, à Lyon, à l’ancien directeur général de la Direction de la sécurité du territoire (DST), Yves Bonnet, en Normandie. Fait inimaginable il y a peu, un journaliste de la chaîne d’information continue LCI, Philippe Ballard, sera la tête de liste du RN à Paris. À Montpellier, le parti a aussi rallié Frédéric Bort, ex-directeur de cabinet de l’ancien maire Georges Frêche, qui fut une légende de la gauche socialiste dans le Sud. Bort nie avoir trahi son héritage puisque, dit-il, « Frêche, c’était le peuple contre les élites, la province contre Paris ».

Un scénario semblable est sur le point de se dérouler dans les Hauts-de-France (Nord-Pas-de-Calais), où l’ex-LR Xavier Bertrand cherche à se faire réélire afin de propulser sa candidature à l’élection présidentielle. Cette semaine, le ministre de la Justice, Éric Dupond-Moretti, s’est lancé dans la course. Il s’est inscrit sur la liste LREM des Hauts-de-France afin, dit-il, de chasser Marine Le Pen de ses terres. Mais ce discours n’abuse personne. D’abord parce qu’en 2012, Jean-Luc Mélenchon avait tenté la même chose, en vain. Tous les analystes savent aussi que l’objectif caché du plus fort en gueule du gouvernement est de diviser le vote afin d’obliger Xavier Bertrand à devoir sa réélection aux macronistes. C’est pourquoi Midi libre a qualifié l’opération de « grossière embuscade ».

« Moi ou le chaos »

Pourtant, à nouveau, rien ne s’est passé comme prévu. Éric Dupond-Moretti se lance en campagne contre Marine Le Pen au plus mauvais moment. Après l’assassinat sauvage d’un des leurs à Avignon, les policiers ont accusé la justice de faire preuve de laxisme chaque fois que des policiers sont agressés. Même le président a dit souhaiter « une réponse pénale qui soit au rendez-vous de l’évolution de la société ». Plus grave encore, le ministère que dirige Dupond-Moretti est accusé de n’avoir rien fait pour protéger une jeune musulmane brûlée vive la semaine dernière à Mérignac par son mari, un Algérien naturalisé français et laissé en liberté alors qu’il purgeait une peine pour violence conjugale.

En apprenant que le ministre se lançait en campagne, les éditorialistes se sont rappelé l’erreur qu’avait commise la ministre de la Santé Agnès Buzin en se présentant à la mairie de Paris en pleine épidémie de COVID. Elle avait alors signé son arrêt de mort politique.

Ces tractations téléguidées de l’Élysée surviennent de plus en pleine crise sécuritaire, alors que deux tribunes signées par des militaires déplorent le climat de guerre civile qui règne dans certaines banlieues françaises. Des tribunes dont le contenu, ignoré par le président et dénoncé par ses ministres, a été largement plébiscité par une majorité de Français, nous apprennent les sondages.

« Moi ou le chaos », c’est ainsi que plusieurs médias ont surnommé la stratégie électorale d’Emmanuel Macron. En faisant éclater la droite, le président est conscient qu’il ne fait pas qu’écarter un adversaire potentiel, mais qu’il renforce du même coup le Rassemblement national. Il demeure néanmoins convaincu que, s’il affronte au second tour Marine Le Pen, il pourra rééditer son exploit de 2017. Un pari qui n’est pas impossible, mais qui, à un an de la présidentielle, apparaît de plus en plus risqué.

 

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