Les exploits et les gaffes du prince Philippe

Photo: Yui Mok Archives Agence France-Presse Connu pour son caractère impétueux, le duc d’Édimbourg était sorti il y a trois semaines de l’hôpital où il avait passé un mois pour une infection et un problème cardiaque.

Le prince Philippe est mort. Le mari de la reine Élisabeth II, « pour le meilleur et pour le pire », depuis 1947, père de l’héritier du trône, Charles, est décédé vendredi au château de Windsor, en Angleterre.

Il aurait eu 100 ans le 10 juin. Il a tenu le rôle du prince consort (mais sans le titre officiel) pendant huit décennies, un record dans la très longue histoire de la couronne britannique. Il aura marqué sa société et son temps par sa personnalité forte et complexe, où son charme, ses exploits et son dévouement l’auront finalement emporté sur ses gaffes et ses écarts de conduite.

Son décès a été annoncé par le Palais de Buckingham au nom de Sa Majesté. Le communiqué précise que le prince est décédé « peacefully ». Il avait été hospitalisé en février et était retourné au château de Windsor le 16 mars.

Le prince Philippe avait cessé ses « engagements royaux » en 2017 pour des raisons de santé. Il avait été affecté par une infection il y a quelques mois, puis opéré pour des problèmes cardiaques pendant son dernier séjour à l’hôpital.

La pandémie avait déjà fortement réduit toutes les activités publiques des membres de la famille royale. Le prince était le plus souvent confiné au château de Windsor avec la reine. Le couple a célébré en privé, en novembre, son 73e anniversaire de mariage. La pandémie de COVID-19 va maintenant exiger des modifications au protocole des funérailles.

Un engagement

​Philippe Mountbatten, né prince de Grèce et du Danemark, de souche allemande et de religion orthodoxe, avait fait de la préservation de la monarchie britannique sa première mission, comme sa femme avait juré de servir ses sujets dès son accession au trône en 1952, à l’âge de 25 ans.

La chronique lui attribue notamment la démocratisation des fêtes et garden parties de la maison royale depuis les années 1960. Il dirigeait le Way Ahead Group, composé d’aristocrates et de conseillers en communications chargés d’analyser et de gérer les crises de l’institution royale.

Son décès survient alors que la famille royale traverse de nouvelles crises publiques, peut-être les plus importantes depuis le décès de la princesse Diana en 1997.

Photo: Steve Reigate Archives Agence France-Presse Le duc d’Édimbourg a pris sa retraite en août 2017, après avoir participé à plus de 22 000 engagements publics officiels depuis l’accession de son épouse au trône en 1952.

La réputation de la maison a été entachée il y a deux ans par le dévoilement des liens du prince Andrew, fils de Philippe et d’Élisabeth, avec le pédophile américain Jeffrey Epstein. L’honneur de la couronne a aussi été plombé par les révélations relayées le mois dernier dans l’entrevue accordée à l’animatrice américaine Oprah Winfrey par le prince Harry, petit-fils de Philippe, et son épouse, la roturière Meghan. Le jeune couple a expliqué son exil en Californie par la cruauté et le racisme prétendus de certains membres de la famille royale.

La série télé The Queen (HBO) a également égratigné l’image de la royauté britannique. La production retrace les années de règne d’Élisabeth, décennie par décennie, racontant au passage une aventure extraconjugale présumée du prince Philippe (il a toujours nié cette histoire) et le traitement réputé infâme réservé à la princesse Diana, première épouse de Charles.

Des gaffes

Le prince Philippe lui-même a multiplié les controverses toute sa longue vie durant. Réactionnaire au mauvais caractère, charmeur un brin macho, il était particulièrement reconnu pour des « petites phrases » jugées inappropriées et ses gaffes en tous genres, certaines dérapant vers le très mauvais goût et le racisme.

Des exemples ? Il a déjà demandé comment empêcher les Écossais de boire du whisky avant d’obtenir leur permis de conduire ; dit à la blague à des étudiants anglais de Pékin de ne pas y rester trop longtemps sous peine d’avoir les yeux bridés ; répondu à un jeune lui confiant qu’il voulait devenir astronaute qu’il lui faudrait d’abord perdre du poids. En 2001, il aurait affirmé en privé que son fils Charles ne ferait pas un bon roi.

Photo: Archives Agence France-Presse Le prince Philip et la reine Élisabeth II ont eu ensemble quatre enfants : Charles, Anne (en photo), Andrew et Edward (absents de la photo).

Maître de l’humour britannique, il aurait forgé le néologisme « dontopedalogy » pour décrire la propension à se mettre le pied dans la bouche, selon l’expression anglaise qui veut dire en gros « se mettre les pieds dans le plat ».

La presse britannique, en tout cas la plus jaune, épiait ses moindres écarts. Il l’abhorrait en retour tout en subissant son sort. « Je suis devenu une caricature et je dois l’accepter », a-t-il déjà confié.

Exilé dès le berceau

Sa vie de conte de fées commence en Grèce. Il naît à Mon Repos, palais de la famille royale de Grèce situé sur l’île de Corfou, maintenant transformé en musée archéologique. Il est le cinquième enfant du prince André de Grèce et de la princesse Alice de Battenberg. Son arbre généalogique le lie à plusieurs familles royales d’Europe et de Russie. Il devient membre de la maison dano-allemande du Schlesswig-Holstein-Sonderburg-Glücksburg.

Sa famille s’exile quand le jeune prince a à peine un an. Il étudie en Allemagne, en Angleterre et en Écosse. Son père, anglophile, lui apprend l’anglais, destiné à devenir sa première langue. Il maîtrise aussi le français et l’allemand, mais pas le grec.

Il rejoint la Royal Navy à 18 ans. C’est lors d’une visite de son académie navale par la jeune princesse Élisabeth que les futurs époux font connaissance ; elle n’avait alors que 13 ans.

Plus de 22 000
C’est le nombre d’engagements publics officiels auxquels le prince Philip a participé entre l’accession de son épouse au trône, en 1952, et sa retraite, en août 2017.

Les deux jeunes entament une correspondance, puis se fréquentent. Le prince du Danemark et de Grèce n’a pas le sou et ses titres ne valent plus grand-chose, mais il est grand, mince, beau, charmant et sportif. Il affectionne les voitures de sport et n’abandonne son permis qu’en 2019, à l’âge de 97 ans, après un accident au volant de sa Land Rover dans le Norfolk. Il joue au polo (jusqu’à un accident en 1971), of course, et est réputé très bon pilote d’avion et excellent marin.

​Philippe, parfois dénigré par les Britanniques de l’époque pour ses origines allemandes, participe à la Seconde Guerre mondiale. Le lieutenant est de l’invasion de la Sicile en 1942, puis devient aide de camp de son oncle Louis, lord Mountbatten, commandant des forces alliées en Asie du Sud-Est. L’oncle préféré du prince sera victime d’un attentat de l’IRA en 1979. Philippe de Grèce et de Danemark est sur le porte-avions américain Missouri au moment de la capitulation japonaise, le 2 septembre 1945.

Courage et ténacité

Il renonce à ses titres continentaux et à ses prédicats royaux juste avant l’annonce de son mariage avec Élisabeth Windsor en juillet 1947. Il devient duc d’Édimbourg, puis prince du Royaume-Uni en 1957 par décision de la reine. Ses sujets lui donnent alors du Monseigneur (Sir) et lui-même retrouve ainsi le titre d’Altesse Royale. Il est aussi amiral de la flotte, maréchal de la Royal Air Force. Sa titulature remplit en fait un bon volume.

Le premier enfant du couple, Charles, héritier du trône, naît en 1948, puis Anne (1950), Andrew (1960) et Edward (1964). Le prince Philippe laisse aussi dans le deuil huit petits-enfants et huit arrière-petits-enfants.

Le couple royal et les autres membres de la royauté britannique assument des fonctions purement honorifiques et symboliques. Dans ce jeu de représentation, le prince Philippe lui-même a toujours joué les petits couteaux avec une abnégation étonnante.

Ses biographes affirment qu’il aurait facilement pu avoir une carrière exceptionnelle dans la marine et commander des milliers de marins et de soldats. Au lieu de quoi il a délibérément choisi de se promener à travers le royaume et le Commonwealth en restant plusieurs mètres derrière son épouse.

Il était connu pendant des décennies comme le membre de la famille royale à l’agenda public le plus rempli. Il avait un passeport britannique (portant le numéro 1) pour ses déplacements à l’étranger fréquents, alors qu’Élisabeth n’en possède pas.

Le prince Philippe a visité le Canada à quelques reprises. Comme d’innombrables dirigeants sur la planète, le premier ministre fédéral, Justin Trudeau, a salué « un homme de conviction et de principes ». Le juge Richard Wagner, qui est l’administrateur du gouvernement du Canada en attendant la nomination d’une remplaçante de la gouverneure générale démissionnaire Julie Payette, a de son côté parlé d’un « grand ami du Canada ».

Réactions

La mort du prince Philippe a suscité un déluge de réactions à Londres, dans le royaume d’Angleterre et dans le monde entier. La foule a commencé à se rassembler aux portes du château de Windsor où le mari de la reine Élisabeth est décédé vendredi.
 

La famille royale a partagé le même communiqué, Buckingham Palace (résidence de la reine), Clarence House (résidence du prince Charles et de sa femme Camilla Parker Bowles) et Kensington Palace (où logent le prince William et son épouse Kate Middleton) ont tous repris la même annonce sobre.
 

Le premier ministre Britannique Boris Johnson a fait mettre les drapeaux du royaume en berne et remercier le défunt pour ses services de longue date. « C’est vers Sa Majesté et sa famille que les pensées de notre nation doivent se tourner aujourd’hui. Parce qu’ils ont perdu non seulement une personnalité publique très aimée et très respectée, mais un mari dévoué et un père, grand-père fier et aimant.
 

Les têtes couronnées d’Europe ont fait part de leurs condoléances : le roi Philippe et la reine Mathilde de Belgique, le roi Harald V de Norvège comme le roi Carl XVI Gustaf de Suède ont offert leurs compassions à la reine Élisabeth et au peuple britannique.

L’ancien président des États-Unis George Bush a parlé d’« une vie bien longue et remarquable, dédié aux autres et à de bonnes causes ».
 

Le premier ministre de l’Inde, Narendra Modi, a dit que le prince avait eu « une carrière distinguée dans l’armée » en plus de servir de nombreuses causes communautaires » « Que son âme repose en paix », a-t-il ajouté.


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