Des groupes religieux s’opposent à la loi contre le «séparatisme islamiste» en France

Le grand rabbin de France, Haïm Korsia, a dit craindre que le projet de loi de Macron ait des «effets collatéraux sur les autres religions, d’autant qu’il y a des cultes qui ont été exemplaires depuis toujours avec la République».
Photo: Benjamin Cremel Agence France-Presse Le grand rabbin de France, Haïm Korsia, a dit craindre que le projet de loi de Macron ait des «effets collatéraux sur les autres religions, d’autant qu’il y a des cultes qui ont été exemplaires depuis toujours avec la République».

Dans la semaine qui a suivi la décapitation de l’enseignant Samuel Paty, les sondages étaient unanimes. Pour 87 % des Français, la laïcité était en danger et 79 % jugeaient que l’islamisme avait déclaré la guerre à la République. De là à proposer l’adoption d’une loi contre le « séparatisme islamiste », il n’y avait qu’un pas.

Trois mois plus tard, le projet présenté par le président Emmanuel Macron, rebaptisé « Loi confortant le respect des principes de la République », était discuté cette semaine à l’Assemblée nationale. Mais l’unanimité s’est envolée. Le texte, qui ne mentionne ni l’islamisme ni l’islam, a suscité le dépôt de 2500 amendements.

Les principaux articles visent à mieux contrôler les associations et conditionnent toute subvention au respect d’une stricte laïcité. Afin de limiter le financement des mosquées par des pays étrangers, comme c’est le cas actuellement, la loi impose une plus grande transparence financière. Les dons ne pourront dépasser un seuil fixé par décret. La loi renforce aussi les prérogatives des préfets, qui pourront même dissoudre certaines associations et fermer temporairement les lieux de culte qui enfreignent ces règles.

Si le leader de La France insoumise Jean-Luc Mélenchon a dénoncé une loi « inutile et dangereuse » qui stigmatise les musulmans, la présidente du Rassemblement national, Marine Le Pen, a souhaité ni plus ni moins que l’interdiction pure et simple de l’islamisme, une idéologie qu’elle compare au nazisme. À droite, Les Républicains dénoncent un projet qui fait l’impasse sur une des causes premières de l’islamisme, l’immigration. Ils souhaitent introduire un amendement constitutionnel stipulant que « nul individu ou groupe ne peut se prévaloir de son origine ou de sa religion pour s’exonérer de la règle commune ».

« Effets collatéraux »

Mais la principale opposition est venue des organisations religieuses, qui craignent que, pour sanctionner certaines dérives de l’islam, on pénalise tous les cultes. Devant la Commission des lois du Sénat, le grand rabbin de France, Haïm Korsia, a dit craindre « les effets collatéraux sur les autres religions, d’autant qu’il y a des cultes qui ont été exemplaires depuis toujours avec la République ».

Même inquiétude du côté du président de la Conférence des évêques de France, Mgr Éric de Moulins-Beaufort, qui craint de voir la loi de 1905 sur la laïcité, « une loi de liberté », dit-il, transformée en « une loi de contrôle, de police et de répression ».

Cette loi est liberticide pour des Français qui ne posent aucun problème

 

Le président de la Fédération protestante de France, François Clavairoly, n’a pas non plus mâché ses mots. « Pour la première fois depuis 1905, dit-il, un projet de loi accumule une série de contraintes et d’obligations et oublie l’esprit libéral de cette loi qu’Aristide Briand résumait d’une formule : “La loi doit protéger la foi aussi longtemps que la foi ne prétend pas dicter la loi.’’ » Le recteur de la mosquée de Lyon, Kamel Kabtane, a comparé les musulmans de France aux « bourgeois de Calais sortis une corde au cou pour se faire pendre ».

Si la plupart des observateurs saluent certaines mesures utiles, les mêmes se demandent souvent si l’on ne se trompe pas de cible. C’est l’opinion du sociologue Philippe d’Iribarne, selon qui le projet se trompe en ne distinguant pas l’aspect religieux de l’islam de son aspect social et politique. « L’islam orthodoxe a une double face, écrit-il dans Le Figaro : une face proprement religieuse, démarche de foi nullement incompatible avec les valeurs de la République ; et l’imposition d’un ordre social et politique, incompatible avec ces valeurs. C’est le fait de ne pas distinguer les deux qui fait problème. »

Avec les semaines, l’opposition semble s’être déplacée de la gauche vers la droite. Même un député européen de droite (LR) comme François-Xavier Bellamy soutient que « cette loi est liberticide pour des Français qui ne posent aucun problème ».

Une «charte des valeurs» pour l’islam de France

L’événement est passé relativement inaperçu. Le 18 janvier, Emmanuel Macron accueillait à l’Élysée cinq représentants du Conseil français du culte musulman afin de signer une « charte des principes ». Qualifiée d’« acte fondateur pour l’islam de France », cette charte signée par cinq des huit grandes fédérations musulmanes veut marquer leur adhésion aux principes républicains. Principes auxquels devront aussi adhérer les imams, qui devraient être certifiés par le futur Conseil national des imams d’ici 2024.

Les signataires s’engagent à respecter l’égalité entre les hommes et les femmes, à s’opposer à toute discrimination fondée sur l’orientation sexuelle ainsi qu’à toute ingérence de l’étranger dans la gestion des mosquées. La charte affirme le droit des fidèles « de changer de religion », l’apostasie étant toujours un crime puni de la mort dans certains pays musulmans. Plus fondamentalement, elle s’oppose à toute « instrumentalisation politique de l’islam à des fins politiques ».

Après des débats houleux, deux fédérations d’origine turque ont refusé de signer, ainsi qu’une fédération indo-pakistanaise très rigoriste d’inspiration Tabligh. Après nombre d’hésitations, l’association Musulmans de France, pourtant issue de la mouvance des Frères musulmans, a signé.

Voilà qui en fait douter plusieurs des conséquences pratiques d’une telle signature, d’autant que l’islam sunnite n’a pas de clergé. Sans aller aussi loin, des initiatives semblables avaient déjà été tentées par l’ancien ministre de l’Intérieur Jean-Pierre Chevènement. Entre 20 et 30 % seulement des imams qui pratiquent en France seraient Français, plusieurs n’ayant d’ailleurs qu’une connaissance approximative de la langue de Molière.